• Julien Lecocq

V POUR VENDETTA (critique)

Dernière mise à jour : 22 déc. 2021

V pour Vendetta est sorti il y a tout juste 15 ans. La patte des Wachowski y est bien présente, mais le film lui-même a laissé son empreinte dans la pop culture, tout en se référant lui-même aux pages sombres de notre Histoire...

V pour Vendetta, sorti en 2006, a beau avoir été réalisé par James McTeigue, il est néanmoins complètement ancré dans le Wachowski-verse. En effet, il a été produit et écrit par les sœurs Wachowski. On retrouve d’ailleurs des thématiques chères aux Wachowskis, qui seront énumérées plus bas. On peut aussi imaginer que le casting d’Hugo Weaving, présent dans quasiment toute leur filmographie, a aussi été une petite touche des réalisatrices de la saga Matrix.


Toutefois, quand on parle du film V pour Vendetta, il convient d’évoquer son support originel, puisqu’il s’agit d’une adaptation d’une saga de romans graphiques éponyme de 1982. Cette suite de romans graphiques a été écrite par ce foufou d’Alan Moore (à qui l’ont doit Watchmen ou Batman: The Killing Joke, pour ne citer qu’eux) et dessinée par David Lloyd et Tony Weare. Je ne m’attarderais pas plus sur l’œuvre originelle, car c’est bien du film que l’on va parler, mais aussi parce qu’il y a quelques différences de contexte entre la version papier et la version pellicule. Car oui, les romans graphiques s’inscrivent en fait dans un contexte de guerre froide et de chaos nucléaire mondial, alors que le film de 2006 s’inscrit quant à lui dans un contexte de post-guerre froide et de post-11 septembre.


Revenons donc au film. Le monde de V pour Vendetta est donc une dystopie, où la Grande-Bretagne est devenue une dictature fasciste. Et le film disperse subtilement ici et là des détails perturbants, qui font que le film reste encore aujourd’hui définitivement actuel.

Dans le film, le peuple britannique a élu au poste de Haut Chancelier Adam Sutler, leader du parti néo-fasciste et suprémaciste Norsefire. Ce gouvernement totalitaire est composé de différents organes institutionnels, tels que "le doigt", la police secrète, ou encore "la bouche", qui gère la propagande. Il existe aussi des camps de concentration où on "enferme" les indésirables. On peut y voir de nombreux parallèles avec l’effroyable régime de l’Allemagne nazie. La présence des portraits du Haut Chancelier dans les maisons fait aussi penser au stalinisme. Mais l’univers du film s’appuie aussi sur des éléments extrémistes déjà préexistants dans la société britannique. En effet, le racisme anti-irlandais est évoqué (on reproche au personnage de l’inspecteur en chef que sa mère est irlandaise), ainsi que plus généralement la supposée supériorité de l’Angleterre et des Anglais vis-à-vis des autres pays membres du Royaume-Uni, "England Prevails" ("l’Angleterre prévaut") étant martelé à la télévision nationale.

Mais là où le film frappe fort, c’est en montrant les thématiques de la haine des musulmans, des personnes LGBT, des "gauchos", ainsi que le renfermement dans l’identité nationale et la religion chrétienne (explicitée avec la devise d’État "Unity through strength. Strength through faith"). Des thématiques relativement actuelles à l’époque de la sortie du film, mais qui ont une résonance si inquiétante aujourd’hui. En effet, revoir le film aujourd’hui est d’autant plus marquant pour cela.

Le film nous explique que ce régime dictatorial prônant l’ordre et la paix a été souhaité par la population car ils avaient peur. On évoque une période trouble gangrenée par le terrorisme, la guerre et même par des épidémies, qui sont là aussi des thématiques ô combien actuelles. L’évènement qui aurait fait basculer définitivement l’opinion publique est un attentat bactériologique, qui a en fait été orchestré de toute pièce par Norsefire. On peut y voir là aussi un parallèle évident avec l’incendie du Reichstag par les nazis.

Le personnage de Lewis Prothero, «La Voix de Londres», polémiste qui vomit à longueur d’ondes sur la télévision nationale ses poncifs fascisto-xénophobes, tout en prétendant être un brave parmi les faibles, fait aussi beaucoup trop penser, à l’insu du film, à un personnage du paysage politique français actuel...


Des éléments véritablement troublant, pour un film sorti il y a 15 ans...

Un véritable cauchemar prémonitoire.

Le film aborde aussi beaucoup la thématique de l’anarchisme, avec le personnage ambigu de V, et l’explosion spectaculaire du Parlement britannique. Par ailleurs, le récit se prend un peu les pieds dans le tapis, en présentant le personnage de Guy Fawkes comme un Che Guevara avant l’heure, un idéaliste au service du peuple, et la date du 5 novembre comme une date révolutionnaire, alors que Guy Fawkes était un fanatique catholique, et la date du 5 novembre la date prévue de l’attentat visant le parlement mais surtout le roi protestant Jacques Ier, tout cela dans un contexte de guerre de religions. Rien à voir donc.


La série Gunpowder avec Kit Harrington revient justement sur ces évènements avec beaucoup plus de réalisme et de justesse.

Guy Fawkes était d’ailleurs si éloigné des idéaux révolutionnaires qu’on ne peut s’empêcher de penser à la Epic Rap Battle entre Che Guevara et Guy Fawkes...

Les symboliques anarchistes sont très présentes visuellement dans le film. Par exemple, le V entouré d’un cercle fait penser au A lui aussi entouré d’un cercle, symbole anarchiste. Les couleurs rouge et noir renvoient aussi à l’anarchisme mais aussi à l’antifascisme.


En ce qui concerne les thématiques des sœurs Wachowski, on retrouve, comme dit plus tôt, les thématiques de gouvernement totalitaire, LGBT, ainsi que la clandestinité (à la fois pour ses idées mais aussi son identité, son genre, son orientation sexuelle). Pour ce qui est de la forme, on retrouve aussi les scènes d’actions au ralenti si chères à Matrix, avec même au début de la musique techno (si si).


Le personnage de V quant à lui reste un personnage fascinant et ambigu, porté avec brio par un Hugo Weaving au visage constamment dissimulé par le masque ou les ombres. Mélange curieux entre un érudit fantaisiste et un être brutal assoiffé de sang, il est volontairement associé par la mise en abîme au personnage de son film préféré, Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo (avec des extraits de l’une des adaptations du roman d’Alexandre Dumas). Un personnage habité par sa vengeance, au détriment de tout, ou presque.

Un vengeur masqué. Habillé tout de noir. Qui possède tout de même sa bat cave. Mais point de Bernardo.


Natalie Portman, elle, porte quasiment le film, tant elle est brillante. On découvre à travers ses yeux l’oppression du gouvernement totalitaire et l’intriguant et inquiétant V. Une scène suffit à montrer la puissance de l’actrice, lorsqu’elle se fait raser les cheveux, cela fut fait en une prise. L’évolution de son personnage est elle aussi impressionnante puisqu’on passe d’une femme peu encline aux idéaux de V, mais qui finit par le rejoindre, et quelque part, lui succéder, ou du moins, hériter de sa cause.


Le reste du casting comporte une grande partie du gratin britannique (masculin, essentiellement) : le génialissime Stephen Rea (Eric Finch, l’inspecteur en chef), le très touchant Stephen Fry (Gordon Deitrich), le magistral et pourtant si humain John Hurt (le Haut Chancelier Adam Sutler), Tim Pigott-Smith (Peter Creedy), Rupert "Lestrade" Graves (Dominic Stone, binôme de l’inspecteur en chef), Roger Allam (Lewis Prothero, "La Voix de Londres" #JeSuisCensuré #OnPeutPlusRienDire), Ben Miles (Roger Dascombe), ce petit chouchou d’Eddie Marsan (Brian Etheridge), et Guy "Cassius" Henry (Conrad Heyer). Ainsi qu’une toute jeune Imogen Poots !

V pour Vendetta, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, a clairement marqué son époque. Le film a d’ailleurs eu un si grand impact culturel et idéologique que le masque de Guy Fawkes du film a été adopté par Anonymous ainsi que de nombreux mouvements anarchistes, et apparaît fréquemment lors de manifestations. La série Mr. Robot est même allé jusqu’à parodier le fameux masque.


Mais V pour Vendetta a aussi, paradoxalement, par ses thématiques, une résonance encore plus grande aujourd’hui qu’au moment de sa sortie... Il est donc temps de revoir V pour Vendetta !

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