• Jofrey La Rosa

TWIN PEAKS (critique S1 & S2)

Cela fait aujourd’hui 32 ans que la série Twin Peaks a commencé sa diffusion sur le network américain ABC. Pour l’occasion, notre rédacteur Jofrey La Rosa a décidé de regarder pour la première fois cette pièce-maîtresse de la culture sérielle. Récit de sa découverte pour PETTRI.

Un réel manquement à ma culture. Je n’avais découvert Mulholland Drive que tardivement. Et c’est encore pire avec Twin Peaks. Bonne résolution pour 2022, j’ai décidé de pallier ce manque “quoiqu’il en coûte”. C’est donc fébrile que je lance la première galette du coffret Blu-ray complet des deux saisons de la série originelle, accompagnée de sa suite sous-titrée The Return. Et là, le pilote de 90 minutes déroule son mystère et son aura toute lynchienne. Parce oui, de ce que j’ai vu de David Lynch, Twin Peaks résume le mieux son style si particulier, entre la palette plastique très marquée, le rythme lancinant, les fulgurances d’étrangetés tonales et la musique atmosphérique, signée Angelo Badalamenti, tout crie à la signature du futur réalisateur de Lost Highway et Island Empire. Et si je fais pourtant partie des gens qui n’accrochent pas réellement à son travail, je dois dire que même si Twin Peaks ne m’a pas transcendé, la série m’a plutôt enthousiasmé.

Je ne m’attendais pas à ce genre de série pour être tout à fait honnête. Une série policière mettant en scène diverses storylines dans une typique petite ville du nord-ouest américain. Je m’attendais à une série chelou et folle, avec un liant criminel certes, mais quelque chose de révolutionnaire et completement déstructuré tout droit sorti de l’esprit malade d’un artiste total en roue libre. Et d’une certaine manière, ça l’est. Mais à un degré moindre. L’esprit malade dans l’histoire, c’est moi et mes attentes. Parce Twin Peaks reste une série de network du début des années 1990, et que son statut d’œuvre culte et de phénomène ne lui octroie alors pas le droit à toutes les errances. Mais c’est dans le ton farfelu, les surprises narratives et un écrin esthétique soigné que la série se détache de ses contemporains. Parce que si on retient souvent le nom de Lynch, il est accompagné à l’écriture de la série par Mark Frost, un scénariste plus rôdé aux codes télévisuels, ayant œuvré sur Hill Street Blues ou The Equalizer. Et on remarque assez rapidement à qui l’on doit certaines choses, et à qui on doit les autres.


La multitude de personnages est au premier abord un peu accablante, mais très vite on remarque les diverses sous-intrigues de ces groupes de gens tous plus ou moins lunaires, touchés de près ou de loin par la mort de l’adolescente Laura Palmer (Sheryl Lee). L’intrigue principale est bel et bien celle concernant l’enquête du meurtre complexe de cette jeune femme, tournant autour du shérif Truman (Michael Ontkean) et plus encore de l’agent du FBI qui est envoyé sur les lieux, l’inénarrable Dale Cooper (Kyle MacLachlan). Mais il y a aussi les amis de Laura, Donna (Lara Flynn Boyle) et James (James Marshall), ses parents Leland (Ray Wise) et Sarah (Grace Zabriskie), son collaborateur Benjamin Horne (Richard Beymer) et sa fille Audrey (Sherilyn Fenn), mais aussi Bobby, le petit-ami officiel de Laura (Dana Ashbrook) et sa maîtresse mariée Shelly (Mädchen Amick), ainsi que beaucoup d’autres habitants de la ville. Parmi eux, Ed (Everett McGill), sa femme Nadine (Wendy Robie) et sa maîtresse Norma (Peggy Lipton), la secrétaire du bureau du shérif Lucy (Kimmy Robertson) et son crush policier Andy (Harry Goaz), ainsi que les Packard et leur scierie (Piper Laurie, Jack Nance et Joan Chen). Bref, une bonne tripotée de personnages hauts en couleurs qui évoluent tout du long de la trentaine d’épisodes qui composent ces deux saisons originelles de Twin Peaks.

Derrière la caméra, on retrouve bien évidemment David Lynch à plusieurs reprises, lors d'événements-clés de la série (les premiers épisodes, début de la deuxième saison, la révélation du meurtrier de Laura et l’ultime chapitre). Mais il est soutenu à plusieurs reprises par la chevronnée Lesli Linka Glatter (Homeland, West Wing), Caleb Deschanel, célèbre chef opérateur (L’étoffe des héros, The Patriot), Duwayne Dunham (monteur de Lynch et du Retour du Jedi), James Foley (proche de Fincher issu de l’écurie Propaganda) et, plus étonnant, Stephen Gyllenhaal (le papa de Jake et Maggie) ou la comédienne Diane Keaton (Le Parrain, Annie Hall). Du beau monde, en somme.

Pour remplir les formats network de l’époque, soit plus d’une vingtaine d'épisodes de 45 mn par saison, Lynch et Frost déploient une farandole de sous-intrigues, qui alourdissent la trame pourtant simple d’une série qui serait bien différente si elle était par exemple produite de nos jours, sur le câble ou une plateforme. Mais qu’importe, puisque la trentaine d’heures de programme conduit le spectateur dans un manège excentrique, autant onirique que mineur, parfois tragique mais souvent drôle, tantôt prenant tantôt assommant. Une œuvre plus qu’étirée, mais dont la force se tient dans ses (trop nombreux) personnages, qu’on voit évoluer et éclore, dans une ville dont les secrets se délitent au fur et à mesure d’une intrigue à tiroirs, qui peine tout de même parfois à se renouveler, mais dont les attraits principaux sont subjectivement dans sa mythologie et son onirisme spirituel, qui viennent trop peu souvent à mon goût parsemer une intrigue dramatico-policière trop éparse pour réellement passioner. C’est quand on voit la personnalité nébuleuse de Lynch venir court-circuiter le récit que Twin Peaks déploie son entière dimension et un potentiel qui m’aurait davantage subjugué. Parce que les personnages sont tellement étranges et déconnectés de la réalité qu’il est difficile d’éprouver une grande affection pour eux, alors que de les mettre face aux mystères qui entourent cette étrange cité forestière et humide, est une chose qui me botte davantage. Sûrement le hic venant d’un adorateur d’une série héritière à plus d’un titre : Lost. Dans ce drama fantastique des années 2000, Lindelof et son équipe vont mettre une galerie de personnages face à des événements hors de portée de la compréhension cartésienne, dans un divertissement sur le long cours diffusé sur un network (ABC, le même que Twin Peaks). Dans les deux séries, les mystères mythologiques parsèment un drame humain davantage présent, mais la différence étant le ton, plus direct dans Lost, plus foufou dans Twin Peaks. Du coup, le spectateur que je suis est davantage impliqué dans Lost, mais les (relativement) rares incursions oniriques et mythologique de Twin Peaks (celles même qui ont probablement fait décrocher le public après la résolution du meurtre de Laura) sont des petits chefs d’œuvre, à la fois de mise en scène et d’écriture signification et de rétention.


Au-delà de l’étrangeté onirique de l’agent Cooper, et du romantisme tragique de Truman et Josie, mes chouchous personnels sont Lucy et Andy, véritables comic relief* mignons et toujours d’un fun in fine beau et grand. Mais dans toute la galerie de personnages, il y a des chances de trouver un point d’accroche, quand bien même leur folie inhérente au ton si particulier de la série peut bousculer l'appréciation d’un tragique pourtant bien présent. Et c’est Angelo Badalamenti, auteur d’une partition aussi culte que déchirante qui permet une émotion réelle et presque tangible à ce drame hybride. La spiritualité, l’onirisme, l’aspect plus mythologique de ce qui entoure la ville de Twin Peaks, terre ancestrale marquée à la fois par des croyances indigènes et plus occidentales et conquérantes, est le point culminant de la série. En faisant la part belle à la symbolique appuyée, mais intelligente et belle, à un plateau de télé du malin, lieu surréaliste où on parle à l’envers et où des êtres plus ou moins mal intentionnés œuvrent dans un endroit caché de Ghostwood, bois malfaisant aux abords de la ville de Twin Peaks. Cette Black Lodge, comme le définissent des légendes intrinsèques à la série, apparaît assez tôt dans le récit et est à l’origine du Mal qui régit l’intrigue.

Mais Twin Peaks est plus frontalement une réflexion sur l’amour et le deuil, celle du manque d’un être qui plane tout de même sur toutes les strates d’un whodunit efficace. C’est donc la série mystérieuse et surréaliste qui m’a le plus touchée, mais je trouve qu’elle aurait gagné à l’être plus souvent, plus régulièrement. Toutefois, je comprends aussi les limitations du médium à une époque donnée et les impératifs de diffusion. Cependant, le trajet heurté du récit de Twin Peaks est loin d’être terminé…

* personnage(s) ou motif(s) dans une œuvre donnée, dont le but est de détendre l’atmosphère générale

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