THE BUBBLE (critique)

Par ici, on est très friand du travail de Judd Apatow. Peut-être un peu trop même. Et parce qu’un de ses films est forcément un événement, surtout avec un marketing pareil, The Bubble devait avoir son article sur PETTRI.

Une pandémie, ça change beaucoup de choses. Y compris le mode opératoire d’un des auteurs les plus intéressants du paysage hollywoodien, et ce depuis près de 25 ans. Judd Apatow peut apparaître comme un faiseur de comédies régressives lambda, mais c’est en effet cet auteur majeur de l’industrie à rêves américaine. Sa filmographie est parsemée de grandes comédies marquées par l’émotion et leur propension à être intrinsèquement personnelles. Que ce soit vis-à-vis des comédien.ne.s qu’il met en avant ou ses propres obsessions, Apatow a construit sa carrière et ses films sur un affect et de réelles expériences romancées. Et si The Bubble ne fait pas complètement défaut à cet adage, le film y fait toutefois une belle entorse. En prenant inspiration le tournage confiné de Jurassic World - Dominion durant la pandémie de Covid-19, il construit une comédie méta sous forme d’une gentille satire du milieu du divertissement actuel. Avec des prémices à la Christopher Guest, le film met en scène un groupe d'acteurs et de techniciens enfermés dans un hôtel anglais pendant l'entièreté de la production d'un énième sequel de blockbuster. Apatow coécrit le film avec Pam Brady (South Park, Hot Rod), il le produit et réalise pour une sortie sur Netflix, avec un casting quatre-étoiles : Karen Gillan (Guardians of the Galaxy, Doctor Who), Pedro Pascal (The Mandalorian, Narcos), David Duchovny (X-Files, Twin Peaks), Leslie Mann (Knocked Up, Funny People), Keegan-Michael Key (Key & Peele, Friends from College), Iris Apatow (Love, This is 40) Peter Serafinowicz (Shaun of the Dead, The Tick) et Fred Armisen (SNL, Portlandia). Tous les éléments sont réunis pour produire une petite perle de comédie bien sentie, mais le résultat est-il à la hauteur des espérances ?

Non, pas vraiment. Attention, le film est loin d’être mauvais. Il est même plutôt bon. C’est juste la façon de faire, la façon de voir le film, la façon d’appréhender son sujet qui sont déconcertantes. The Bubble fonctionne en tant que comédie, fonctionne même en tant que satire de l’industrie hollywoodienne. Mais bizarrement, le film ne parvient pas à dépasser son propos et devient parfois un peu antinomique, trop renfermé sur lui-même, hermétique aux problématiques sanitaires, humaines et sociales d’une telle pandémie sur le monde extérieur. Peut-être volontairement pour appuyer son propos, mais l’impression d’enfermement dans son sujet perturbe l’appréhension de ce film égocentrique, tout comme le sont ses personnages et le milieu qu’il dépeint. Pourtant, le rythme est extrêmement bien géré, malgré un runtime dépassant une fois de plus les deux heures, une constante chez le réalisateur de Funny People et The King of Staten Island. On remarque l’implication et l’application de l’équipe dans un scénario généreux, même si on sent toutefois des vannes qui tombent à plat, ou une certaine retenue dans la folie qui habite souvent le cinéma d’Apatow. Sûrement la faute à un tournage permettant moins d’improvisation et d’ajustements comiques (à cause des effets visuels notamment) et un rythme de tournage numérique que Judd ne maîtrise pas complètement.

Comme à chaque film, Judd Apatow s’adjoint les services d’un nouveau chef opérateur. Ici, c’est l’anglais Ben Smithard (The Father) qui s’occupe d’éclairer les pérégrinations de nos protagonistes. À la fois les scènes classiques et celles de Cliff Beasts 6, le film-dans-le-film, compositées en CGI (plutôt aboutis), pour un rendu certes numérique, mais plutôt joli. Parce que oui c’est la première incursion d’Apatow dans le tournage numérique, fervent défenseur du rendu et de la technique celluloid. Sûrement une volonté pour coller à son sujet, la majorité des films de divertissement à Hollywood étant désormais tournés de cette manière. Mais cela chamboule tout de même son cinéma. Parce qu’on sent l’envie d’ouvrir son cinéma à d’autres territoires : une nouvelle troupe d’acteurs (mises à part sa femme Leslie Mann et sa fille Iris, souvent dans les parages), une esthétique divergente, un propos spécifique pourtant plus ouvert, des gags plus appuyés, un côté satirique qu’il diluait jusqu’alors. Son cinéma s’en trouve déséquilibré.

Il chancelle, mais ne tombe pourtant pas. Grâce à une écriture maligne et tonique, une mise en scène comme toujours simple et efficace, un rythme enlevé et de supers comédiens souvent habitués aux seconds rôles (Gillan, Key, Pascal, Mann, Serafinowicz, Armisen, McKinnon), qu’on voit trop peu (Duchovny, Khan), des petits jeunes bourrés de talent (Harry Trevaldwyn, Maria Bakalova) et tout un tas de caméos bien sentis. Hâte de voir donc où Judd Apatow nous mènera avec son prochain film, mais d’ici là, on se fera un plaisir de faire grandir cette bulle de cinéma comique qui vient de nous tomber dessus, et qui commente avec légèreté le monde dans lequel on vit depuis deux ans, tout en prenant le pouls d’une industrie qui fait semblant (d’aller bien).