• Jofrey La Rosa

PNL - DEUX FRÈRES (analyse)

Sorti ce jour il y a deux ans, Deux Frères, dernier album en date du groupe de cloud-rap PNL, fût un vrai événement, qui ne cesse de déchaîner les passions. PETTRI revient dessus pour fêter ça !

Désormais entrés dans la légende, les deux frères de Corbeil-Essonnes sortent un nouvel album en 2019, après quasiment 3 ans d’absence. Une éternité dans le paysage du rap français actuel. Cet album, c’est Deux Frères, teasé successivement par les clips de À l’ammoniaque puis de Au DD, mettant tous les deux en scène le passé de dealers des deux jeunes hommes. Ademo et N.O.S reviennent avec un album ample, pointu et ultra personnel. Deux Frères est un mastodonte. Deux Frères est un aboutissement. Deux Frères est prodigieux. PNL avait déjà trois excellents projets : Que La Famille, Le Monde Chico et Dans La Légende. Leur succès a été progressif et exponentiel, mais Deux Frères arrive comme une consécration. Et à ce jour, l’album s’est écoulé à 572 000 exemplaires. Le tout en indépendant. C’est dément.


Le spleen de la bicrave

Évidemment, le nombre de ventes ne fait pas tout. Mais quand la vente (au détail) occupe une place aussi centrale dans les textes d’artistes, il est nécessaire de l’évoquer. Le passé de dealers des deux frères est toujours au centre de leurs mots/maux. Dans l’imagerie qu’ils véhiculent (presque aussi importante que leur musique), c’est toujours au centre des thématiques visuelles. Dans À l’ammoniaque, ils détaillent toujours, les clients faisant la queue pour leur acheter des doses : “J'continue à vendre, j'me déplace pour du rap”. Évidemment, le parallèle avec leurs auditeurs et leur musique est aisé, mais accepter de voir leur art comme de la drogue, et leur public comme des iencli, c’est aussi comprendre la posture de PNL. Ils s’affairent à nous dire et redire qu’ils sont QLF (Que La Famille), entre eux, dans la famille de sang et de cœur qu’ils se sont créés dans leur quartier. La clientèle/l’auditoire est extérieur.e, même s’ils sont disposés à s’identifier à ces thématiques familiales finalement assez universelles. Mais la bicrave, c’est avoir le “cœur vide”. Le quartier est aussi nocif qu’une ancre immuable : “J'ai grandi dans le zoo, j'suis niqué pour la vie”. Leur passé pèse, les définit à jamais, malgré tout le reste. Si Ademo nous avoue “J'crois que personne ne vit sans regrets / Nous, on est tout l'contraire de Piaf”, ça montre bien l’amertume propre à PNL, quand bien même ils ont substitué un business par un autre. “J'quitte le rrain-té, dernier ient-cli servi”, "Ça m’plait pas mais ça paye” (en jeu de mots avec “Oyé Sapapaya, moi ça paye”, phrase d’accroche de Tony Montana dans Scarface), “Mais tu sais le soir / Je broie du noir” : autant de phases réflexives sur un certain désamour de la rue, qui ne cesse pourtant de les rappeler, sans cesse. “La lumière m'a appris que l'obscurité reste / Douleur terrestre, sentiments d'tess”, le spleen est infini. Et même la misère, qu’ils ont connu en long et en large, avant les liasses liées à la drogue ou celles de la musique, “J'remplace centimes par sentiments”, ou même et surtout “La misère est si belle” : le titre de cette chanson qui clôt l’album (hors titres bonus) résume assez bien le point de vue complexe de PNL sur le monde - le leur, et l’autre, plus terrestre.


Le succès en famille

Leur premier projet se nomme Que La Famille. Leur label aussi. C’est leur mantra. Ils ne se mélangent pas. Les rares artistes avec lesquels ils featent, c’est DTF, des amis d’enfance. Ils vont jusqu’à refuser publiquement des collaborations avec des mastodontes comme Drake - et probablement d’autres en soum-soum. S’ils restent entre eux, en famille, c’est autant une posture médiatique consciente qu’un choix éducatif inconscient. “Papa nous a cogné tête contre tête, nous a dit : "J'veux un amour en fer / J'veux personne entre vous, même pas moi, même pas les anges de l'Enfer" / Donc j'ai aimé mon frère plus que ma vie, comme me l'a appris mon père”. Leur père, ancre de leur pensée aux œillères familiales, brigand qu’on prend en exemple, tel une façade imposante de la bâtisse-famille, tandis que la mère est une fondation, qu’on ne voit que très peu, mais qui joue un rôle essentiel à leur éducation, leur force mentale. La famille est centrale. La filiation aussi. Un brigand produit des brigands, mais le Salut est ailleurs. La musique, le succès ? “On prend l’rap et on l’encule à deux” est scandé dans Celsius. Ademo et N.O.S sont deux. Mais ne font qu’un : PNL. “Tout c'que j'prends, j'te l'donne, un peu comme ma vie / Y'a qu'toi qui sais c'que j'vis, que moi qui sais c'que tu vis / On s'est dit, c'est l'heure d'les baiser, si on fusionnait, chi”. N.O.S avoue même “J'suis plus Tarik que Nabil”. Il est (et aime) davantage son frère que lui-même. On ne peut pas faire plus fusionnel. D’autant que techniquement, les deux rappeurs se complètent plutôt bien, bien qu’on assiste avec ce disque à un gros step up de N.O.S, qui prend en assurance et en puissance, là où Ademo confirme son aisance limpide.

De la beauté et du charme, on pense qu'on mérite pas les cieux”. L’espoir métaphysique est aussi présent tout au long de l’album, entre cris désespérés au divin et doutes (“Dis, tu penses que Dieu nous écoute ?”), tout comme la peur de l’Enfer, constante. Dieu est une présence divine à la fois bénéfique et qu’on craint, mais qui donne aussi une direction : “ J'éradique toute faiblesse, si j'me perds dans la jungle, j'ai Allah qui me guide”. On questionne l’existence (“J'ai plein d'questions pour mon Créateur”), qu’on remercie (“J'aurais passé la nuit à combattre le noir / J'remercie l'bon Dieu”) ou une certaine idée de la famille (“J'vise le paradis, élevé par la plus forte des femmes”). La spiritualité avant la religion ? C’est en tout cas ce qui ressort des textes, mais si la réalité doit évidemment être plus complexe.

Deux Frères : l'apothéose

Quand démarre les premières notes à la guitare samplées de Au DD, nous vient les images éternelles des deux jeunes hommes métisses (leur père est corse, leur mère algérienne) au sommet de la Tour Eiffel, au sommet du monument le plus emblématique du pays, un sentiment d’aboutissement prédomine. Celle d’une France nouvelle, enrichie par son métissage, pleine de succès, de mélancolie, d’une douceur âpre, où l’illégalité du propos ne veut plus dire être mis de côté. Plus profonde qu’elle n’y paraît, Au DD n’est pas moins qu’un game-changer dans l’histoire du rap français certes, mais aussi dans la musique française à l’international aussi. Quand arrive le calme de la cloud stratosphérique de Autre Monde, PNL nous plonge dans une prod aérienne et des vocals envoûtants, avant d’aller nous baffer la gueule avec Chang, petit chef d’oeuvre à lui seul, qui arrive autant à faire planer autant qu’à passionner par la construction d’ambiances, des flows, effets, prod, dans une association prodigieuse. Blanka, déjà le quatrième morceau, enfonce le clou, porté par des mélodies fascinantes et efficaces. Quand vient 91’s, morceau 80’s aux nappes synthétiques, le banlieusard du 9-1 que je suis se réveille en moi, d’autant plus que ma culture jeu vidéo se résume grosso-modo à GTA Vice City. Du coup, je deviens fou, littéralement. C’est “incroyable” (à prononcer avec la voix et l’accent de SCH). Un pillier.

Décidés à nous mettre au tapis de nos émotions (et des leurs), Ademo et N.O.S envoient À l’ammoniaque. Balade néo-rap aux effets incroyables et aux gimmicks entêtants (“Je t’aime (ouais ouais ouais ouais), à la folie (ouais ouais ouais ouais)”). Les guitares résonnent, le couplet de N.O.S est simplement déchirant. Qui plus est, le clip est dingue. Mais passons vite à Celsius pour nous calmer sur la qualité de ce début d’album. Ou pas, car Celsius l’est tout autant. Des sonorités plus ouvertes, mais aussi plus proches de la cloud “classique”, mais aussi réussie et efficace. Le texte a toute la place pour que les deux artistes s’épandent sur leur spleen qui n’en finit pas, tout en promettant une union sans faille, une fusion proche d’un anime/manga bien connu. Logique donc qu’on enchaîne sur Deux Frères, le titre-éponyme de l’album, dont le clip est une petite merveille, alors que la chanson l’est tout autant. Ils nous racontent leur histoire, la vie de cité, leur famille, leur(s) business, et leur amour fraternel, sans limites. Le diptyque Celsius/Deux Frères, c’est la forme ultime de la fusion entre les bro Tarik et Nabil, mais aussi entre Ademo, N.O.S et le génial producteur BBP, ultra inspiré.

Passons à un autre chapitre de l’album. Hasta la vista, comme son titre l’indique, déploie des sonorités plus latines, avec des notes maghrébines et indiennes, Ademo confirmant son aisance sur ce type de chansons qui pourrait vite saouler, mais où N.O.S prouve une qualité qu’on lui connaissait pas encore. Décidément, il ne cesse d’étonner celui-là. Ses plaintes gémissantes viennent ouvrir Cœurs, titre plus classique, plus cloud, qui vaut surtout pour son côté réflexif et forcément aérien. Dans Shenmue, Ademo fait preuve d’une efficacité redoutable sur le refrain, en plus de nous remettre dans une ambiance plus coup-de-poing, conquérante, presque vengeresse. Dans Kuta ubud, démonstration d’aisance et de flows, dans une ambiance cloud assez typique du travail de PNL, appelant au voyage et à l'exil. Le refrain est toujours un exemple d’efficacité de la part d’Ademo, presque animal. Il persiste et signe avec Menace, où toutes les remarques des précédents morceaux s’appliquent et se télescopent, pour une des surprises du disque. Quand N.O.S débarque sur le son, c’est le feu, pas moins. Retour à un rap PNLesque plus “normal” avec Zoulou tchaing, morceau pourtant très profond et captivant. La prod est incroyable.

Le point d’orgue de l’album réside dans le grandiose Déconnecté, produit par Nk.F et Joa, dans un rap énervé et un mix gigantesque, les sonorités sont tour à tour étouffées, pitchées, avec des guitares, des mélodies nappées 80’s et des percus intenses. Un morceau de bravoure exécuté avec brio par Tarik et Nabil, habités et usant de l’autotune comme aucun autre. Un classique immédiat. Mais c’est sans compter sur la chanson suivante, La Misère est si belle, merveille d’écriture sensible et pourtant fâchée, sur un monde inégalitaire où on se questionne sur son propre succès, son propre mode de pensée. Qu’est-ce que la réussite personnelle si la misère transpire toujours aux pieds des tours dans lesquelles on a grandi ?

Passons vite sur les six titres bonus, du coup un peu hors-album, tour à tour réussis et efficaces, beaux et introspectifs. Plus immédiatement classiques, ils n’en restent par pour autant oubliables. Parmi ceux-ci, nous retenons particulièrement Sibérie et Capuche, vraiment excellents. Reste donc un album parfaitement dosé, aux arches atmosphériques appelant à la réécoute, qui s'avère toujours un plaisir certes, mais plus encore, une constante (re)découverte. Le signe d’un grand album ? Assurémment.


Mais qu’est-ce que c’est PNL au fait ? Le phrasé codé, complexe et riche, plein de références pointues et de néologismes argotiques, pourrait exclure un certain public. Et il le fait. Mais éduque aussi, force l’auditeur à prêter attention et mieux, peut tout à fait être mis de côté, pour une exportation au-delà de la francophonie. PNL est écouté partout. Parce que PNL est universel, au final. Parce que PNL, c’est une sonorité, forgée par des compositeurs et des techniciens au top de ce que peut produire la musique aujourd’hui. PNL, on peut l’oublier aussi avec l’habitude, mais c’est l’autotune sacralisée au point d’en omettre l’utilisation, maitrisée au point de ne plus la distinguer des voix de ses interprètes. L’autotune de PNL transpire de tous ses pores d’une émotion décuplée, de planance irréelle et d’une identité qui n’appartient à aucun autre artiste. Le cloud de Tarik et Nabil est sans pareille mesure.

Dire que PNL ne vaut pas par ses paroles, c’est une bêtise. Évidemment, les thématiques, choix esthétiques et phrasés peuvent mettre de côté, mais côté écriture rapologique, les deux frères développent des constructions complexes et nuancées, à fleur de peau et dure à la fois, pour un rendu explosif ou planant, toujours au bord du gouffre. De plus, les compositions léchées de l’album, principalement opérée par l’orfèvre BBP et mixé par le prodige Nk.F, sont parmi le top du top du paysage hip-hop, en France comme à l’étranger. Le travail sonore, que ce soit au niveau des effets que de l’identité ambiante des sonorités choisies, concourt à l’attrait du groupe dans son ensemble depuis les premiers hits. Chose très rare, qu’importe le support sur lequel on écoute Deux Frères (streaming, CD, vinyle ; sur téléphone, écouteurs, enceinte, sound-system, en voiture), il sonne parfaitement bien, même à fond les ballons. Je ne connais personnellement qu’un autre mixeur son à arriver à ce niveau d’extase auditive : Dr Dre. Chapeau bas à Nk.F, du coup.

C’est aussi l’efficacité folle des refrains d’Ademo sur par exemple Shenmue, Kuta ubud, Menace, qui rapproche leur rap cloud de la pop, tout en conservant une identité marquée et personnelle. Une prouesse, en soi. Mais attention, n’allez pas leur dire, puisque le même Ademo scande “J'fais du PNL crois pas que je chante” dans Capuche, une phase reprise de Athéna, issue de leur première mixtape Que La Famille. Alors oui PNL fait de la musique plus aérienne, plus mélodique, saccadée, mais se situe aussi à part de tout le reste de l’industrie musicale : Tarik et Nabil font du PNL, pas de la variété, pas de la pop, même pas du rap. Même pas du cloud. C’est du PNL, point.


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