PERSUASION (critique)

Dernière mise à jour : 28 août

Sorti le 15 juillet sur Netflix, Persuasion est la nouvelle adaptation événement du roman de Jane Austen, dont l'héroïne est incarnée par Dakota Johnson. Alors, réussite ou déception ? Pauline Lecocq vous livre son avis.

Netflix adapte Jane Austen et son dernier roman achevé, Persuasion (adapté quatre fois à la télévision britannique, mais jamais au cinéma). Soit l’histoire d’une jeune femme qui éconduit l’homme dont elle est tombée amoureuse, persuadée par sa famille qu’il est trop pauvre pour l’épouser et ne la mérite pas. Huit ans plus tard, maintenant considérée comme une vieille fille (comprenez, elle a atteint l’âge fatidique de 27 ans !), elle ne l’a pas oublié. De son côté, il a fait fortune dans la Marine et revient dans la région. Pourront-ils se retrouver ?


L’autrice de ses lignes est une janéite et adore le roman d’Austen. Pourtant je conçois tout à fait qu’on ne puisse pas être fidèle au matériel d’origine qu’on adapte (avec diverses coupes, aménagements de l’histoire et autres), ce qui m’importe c’est le respect de l’essence du roman. Et là, patatra !

En effet, plusieurs choses ne vont pas à mon avis : tout d’abord, l’altération du personnage d’Anne Elliot (cela se voyait dès la bande-annonce). Elle devient une combinaison d’Elisabeth Bennet (l’héroïne d’Orgueil & Préjugés) pour ses traits d’esprit et son indépendance et de Bridget Jones (oui, oui, parce qu’elle est maladroite, « an appalling public speaker » et elle boit parce qu’il faut bien qu’il y ait une trace de son désespoir autre que dans sa tête). Pourtant Persuasion n’est pas une comédie romantique, mais une histoire de pardon et de seconde chance. Jane Austen l’a écrit et a pu le terminer alors qu’elle était gravement malade ce qui en fait un roman peu drôle et en quelque sorte crépusculaire (en plus d’avoir été publié de façon posthume), élément que le film tend à évacuer ici.

D’autre part, la volonté de moderniser tout pour le public d’aujourd’hui : ainsi, on l’a dit, Anne boit en cachette, se met de la confiture sur le visage pour amuser les enfants, sait nager, touche les épaules des gens, flirte. Cela se retrouve également dans les dialogues (« I never trust a 10 » en est un parfait exemple ou « I’m an empath » dit par Mary). Les remarques sur la condition des femmes marchent plutôt bien en revanche mais trop de modernité tue la modernité à mon avis (et pourtant j’aime la série Bridgerton !).

De plus, Persuasion se passe à une époque et dans une société qui se basait sur les codes sociaux et les apparences (cela a-t-il vraiment changé ? Vous avez 4 heures). Cette histoire est donc faite de beaucoup de non-dits normalement, mais là tout est trop surligné, tout est dit clairement, donc on ne comprend pas pourquoi les deux personnages principaux ne se parlent pas honnêtement vu que tous les autres personnages se disent les choses quasiment sans filtre.

On termine sur la forme : Anne brise constamment le 4e mur pour venir parler aux spectateur.ices et nous expliquer ses sentiments. Le monologue intérieur dans le roman est difficile à transcrire à l’écran, on le conçoit tout à fait et on accepte ce stratagème pour nous faire parvenir l’état d’esprit du personnage plutôt que de passer par une voix-off classique. Ce procédé était aussi utilisé dans la belle version pour la BBC de 2007, où Anne regardait la caméra tout au long du téléfilm, mais ne parlait pas directement, la voix-off s’en chargeait. Sauf que, dans cette version de 2022, Fleabag est sans doute passé par là (on pense à Enola Holmes aussi, puisque c’est une production Netflix), et ce procédé devient vite redondant et ralentit le film, où il ne se passe déjà pas grand-chose. Le long-métrage dure presque 2 heures et sa longévité se ressent malheureusement.

Parlons des acteur.ices. Le diverse cast n’est pas un problème pour nous. L’Américaine Dakota Johnson, bien qu’éloignée de la profonde tristesse du personnage d’Anne Elliot dans cette version, est excellente et porte le film sur ses épaules, bien secondée (quoique peu présent et on le regrette) par le brillant Richard E. Grant en père narcissique. Malheureusement, Cosmo Jarvis (révélé par The Young Lady (2015), en même temps que Florence Pugh) est fade en Captain Wentworth, car toujours sur la même note enamourée dès son apparition et c’est bien dommage. Plus de variations dans son jeu aurait été beaucoup plus pertinent. De plus, il y a un vrai manque d’alchimie entre les deux comédiens : on ne ressent pas grand-chose alors que c’est tout l’attrait de cette histoire. Est-ce un problème de direction d’acteur.ices, de mise en scène ?

On va garder quelques points positifs : les costumes avec quelques touches de modernité (parfois surprenantes), les beaux décors, la belle photographie, les quelques touches d’humour ici et là (on pense à la langue italienne, qui est ensuite réutilisée), le personnage insupportable de Mary, le développement étonnant pour le personnage de Lady Russell, la sublime chanson de Birdy… On tient aussi à mentionner Henry Golding, qui incarne parfaitement le séduisant Mr. Elliot. Le film opère d’ailleurs un changement au niveau de l’écriture de son personnage par rapport au roman qui est tout à fait intéressant. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’imaginer le long-métrage s’il avait pu incarner Wentworth. Notons également deux jolis moments : la première scène, et la scène de la lettre et ce qui suit (soit l’avant-dernière scène), qui sont vraiment réussies, et acceptables pour un public d’aujourd’hui. Tout n’est pas à jeter, loin de là, et c’est bien cela qui est frustrant.

Alors oui, traitez-moi de puriste si vous le voulez, mais cette adaptation est une vraie déception, alors qu’elle avait du potentiel. Pire, à l’inverse, les personnes qui auront aimé le film voudront peut-être lire le roman et seront alors très surprises du ton employé, complètement différent de celui du long-métrage. Si Netflix voulait en faire quelque chose de foncièrement moderne, pourquoi ne pas l’avoir transposé aujourd’hui ? En même temps, le téléfilm Modern Persuasion (2020) l’a fait et c’est oubliable. Pourtant, plusieurs ont pris le risque avant en transposant des romans de Jane Austen à l’écran avec beaucoup de réussite : Whit Stillman adapte Mansfield Park en transposant une partie du roman dans le milieu de la haute société new yorkaise, au sein de sa jeunesse dorée dans l’excellent Metropolitan (1990). On pense aussi à Clueless, qui adapte brillamment Emma en teen movie. Ou bien, rien que le mois dernier, à Fire Island (sur Disney+), adaptation moderne très réussie d’Orgueil & Préjugés.

Il y a un vrai problème d’écriture avec ce Persuasion de Netflix et c’est vraiment dommage car l’histoire et l’émotion, qui auraient dû être doucement dévastatrices, ne sont ici que superficielles. Revoyez plutôt les versions précédentes, toutes des téléfilms (on vous recommande celui de 2007 avec les magnifiques Sally Hawkins et Rupert Penry-Jones, ainsi que celui de 1995), ou regrettez l’autre adaptation avec Sarah Snook et Joel Fry qui devait être tournée l'année dernière mais dont le projet fut annulé par le studio Fox, à cause de cette production Netflix prévue en même temps.


Bande-annonce en anglais de l'adaptation de 2007 :