MY POLICEMAN (critique)

Dernière mise à jour : 19 nov.

Sorti début novembre sur Amazon Prime, My Policeman dépeint un triangle amoureux dans le Brighton des années 50 avec ses répercussions dans les années 90. Un beau film pour Pauline Lecocq qui vous en dit plus sur PETTRI.

Synopsis : Le destin de Tom, policier, de Marion, institutrice, et de Patrick, conservateur de musée. Tous trois vont vivre un voyage riche en émotions à Brighton, dans la société anglaise rigide à la fin des années 50. Dans les années 90, Tom, Marion et Patrick sont toujours transportés par le désir et le regret, mais ils ont une dernière chance de réparer les dégâts du passé.


Assez attendu du fait de la présence du chanteur Harry Styles au générique et par son synopsis, My Policeman est l’adaptation du roman éponyme de Bethan Roberts sorti en 2012. L’autrice s’est inspirée de la vie du grand écrivain britannique E.M. Forster, que l’on connaît pour ses romans plus tard adaptés au cinéma : Avec vue sur l’Arno (Chambre avec vue sur grand écran), Howards End, Route des Indes… En effet, Forster a longtemps été en couple avec un policier marié nommé Bob Buckingham rencontré en 1930, et la femme de celui-ci est devenue amie avec le romancier*.

Michael Grandage, metteur en scène de théâtre britannique réputé, passe derrière la caméra pour la deuxième fois (après Genius, avec Colin Firth et Jude Law). Le classicisme de sa mise en scène, sans effet surligné, permet de raconter simplement l’histoire et les relations entre ses trois personnages, à la fois dans les années 50 et les années 90. Les couleurs sont chatoyantes dans la première temporalité (mais s’assombrissent petit à petit) et grises dans la seconde pour symboliser le contraste entre le bonheur de la jeunesse (qui se teinte petit à petit de jalousie) et les regrets de la vieillesse.

Le script de Ron Nyswaner (grand scénariste, notamment de Philadelphia) est dans cette même efficacité : sans être brillant, il alterne les points de vue et les temporalités de façon simple et compréhensible (on passe par l’archétype usuel de la lecture d’un journal intime), manquant peut-être de subtilité parfois, et quelque peu attendu dans ses rebondissements.

Pour incarner les trois personnages complexes, il fallait des acteur.ice.s au diapason. Harry Styles, plus convaincant que dans le film Don’t Worry Darling (sorti en septembre), tire son épingle du jeu en personnage droit dans ses bottes, curieux, mais sentimentalement troublé et trouble. Le côté irrésistible de la star de la musique colle bien au personnage de Tom, ainsi que son physique d’un autre âge (Christopher Nolan l’a engagé sur Dunkerque pour son « visage d’un autre temps » (« old-fashioned face »)) mais on reste un peu à distance du personnage, comme s’il manquait de profondeur ou qu’on ne pouvait complétement y accéder. Était-ce un choix conscient du réalisateur et du scénariste ou un manque de subtilité dans le jeu ? Le film est en effet du point de vue de Marion et de Patrick, mais jamais de celui de Tom, ce qui peut expliquer le manque de clés données aux spectateur.ice.s. Le personnage semble ainsi trop en surface pour le comprendre dans son entièreté. Quelque peu insaisissable, Tom restera un mystère. Ce choix est également présent dans le livre dont le long-métrage est tiré. On aurait apprécié avoir dans les deux œuvres peut-être une dernière partie uniquement du point de vue de Tom, avec ses doutes, ses désirs, son tiraillement.

Dans le rôle de Marion, Emma Corrin, révélée dans la saison 4 de la série Netflix The Crown en interprétant la Princesse Diana, est tout à fait crédible en femme amoureuse et indépendante.

Mais l’acteur qui nous a bouleversé est David Dawson, que les aficionados connaissent pour son rôle du roi Alfred Le Grand dans la série The Last Kingdom. L’interprète de Patrick amène beaucoup de subtilité et porte le film. Une révélation !

Il faut également nous attarder sur les trois interprètes des personnages 40 ans plus tard : Gina McKee (connue pour Coup de foudre à Notting Hill) est absolument extraordinaire, et l’on apprécie de voir de nouveau Linus Roache (magnifique acteur du film Prêtre d’Antonia Bird, revu plus récemment dans Batman Begins et Homeland), parfait ici, et l’incontournable et très émouvant Rupert Everett dans des rôles de premier plan. Tous les six ont d’ailleurs reçu un prix d’interprétation au festival de Toronto, qui était pour la première fois un prix collectif et non individuel.

Loin d’être révolutionnaire ou extraordinaire, My Policeman convainc à la fois par son classicisme et sa sobriété. Pourtant, au-delà de plans composés avec peu de mouvement, donc d’une certaine froideur apparente, le jeu des acteurs, la photographie et le montage arrivent à distiller une sensualité certaine, qui culmine dans la scène d’amour du film, sans doute la plus belle qu’on ait vu cette année.

Le long-métrage souffre peut-être des comparaisons et des références à d’autres œuvres que l’on peut trouver. On pense évidemment à la mini-série Man in an orange shirt (qu’on vous recommande fortement), et plus particulièrement à son premier épisode qui raconte une histoire similaire. Call me by your name vient aussi à l’esprit pour la sensualité, le soleil et l’éveil amoureux par l’art, ainsi que Reviens-moi (Atonement) pour le thème de la culpabilité. Sans oublier l’adaptation d’une œuvre phare et posthume de E.M. Forster lui-même : Maurice, qui raconte l’éveil amoureux du personnage éponyme pour son camarade de classe à Cambridge au début du XXe siècle. Et l’on ne peut s’empêcher d’ajouter une citation tirée de ce livre (également présente dans l'adaptation sur grand écran de James Ivory) que l’on trouve juste ici : « England has always been disinclined to accept human nature. » ("L’Angleterre a toujours été peu encline à accepter la nature humaine.")

Soutenu par une bande originale réussie et un excellent travail de reconstitution (décors, costumes…), My Policeman est donc un film sans surprise mais émouvant, sincère dans son portrait d’une génération qui a vécu la période où aimer une personne du même sexe était interdit et répréhensible par la loi en Grande-Bretagne, honnête dans sa démarche de rappel historique que les choses ont changé et évolué en mieux en Occident (mais au prix de combien de vies brisées ?), et utile dans son rappel qu’il faut continuer le combat contre l’homophobie. Pas un grand long-métrage, mais un beau film triste sur le temps perdu, en somme, et c’est déjà très bien.

*voir cet article de Ouest France