• Jofrey La Rosa

MATRIX RESURRECTIONS (critique)

Une inespérée et finalement très attendue nouvelle suite à Matrix arrive dans les salles aujourd’hui. À la barre de l’entreprise, Lana Wachowski est désormais seule. Mais Matrix Resurrections est néanmoins un événement, avec toujours Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss, mais aussi de petits nouveaux… Attention SPOILERS.

Quand a été annoncé ce quatrième film à la saga Matrix, il y avait de quoi s'inquiéter. En effet, la trilogie originelle s’était conclue d’une manière satisfaisante et surtout, le héros Neo était mort, sacrifié pour la survie de son espèce. Comment relancer, d’autant plus une vingtaine d'années plus tard, une saga définitive ? Mais une des sœurs Wachowski et surtout Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss étaient de retour. Lana Wachowski revient donc en solo pour faire suite à la saga initiée avec Lilly, mais s’adjoint les services de deux co-scénaristes pour relancer la machine : Aleksandar Hemon (Sense8) et David Mitchell, l’auteur du bouquin Cloud Atlas, que les sœurs ont adapté en 2012 avec Tom Tykwer (ici à la musique originale avec Johnny Klimek). Et quand font surface les premières images cryptiques du film, on retrouve la patte Wachowski, avec un twist de taille : l’esthétique est différente, numérique, sombre et colorée, plus proche de ce qu’elles faisaient sur Sense8 que ce qui était de mise sur la saga initiale. Lana Wachowski serait-elle en train de fourvoyer son propre bébé ?


Non. Matrix Resurrections est un acte de foi sans pareil dans la machine fictionnelle, en plus d’un tour de force incroyable dans une industrie tantôt morose, tantôt vampirique. Quoi de mieux donc que de (dé)jouer les illusions du réel que de céder aux sirènes du méta, dans une nouvelle Matrice où Thomas Anderson n’est plus que le créateur d’une trilogie de jeux-vidéo nommés Matrix, où un certain Neo a sauvé l’humanité d’un programme informatique géré par des Machines. Entre son PDG (Jonathan Groff) le forçant à faire un quatrième volet et son analyste (Neil Patrick Harris) lui réprimant ses excès d’éveil, Thomas tombe sous le charme d’une certaine Tiffany, alors que Bugs (Jessica Henwick) et Morpheus (Yahya Abdul-Mateen II) s'attèlent à lui faire retrouver son destin. Tout un programme.

Dans ce quatrième volet, exit donc Bill Pope, remplacé par John Toll (Braveheart, Almost Famous) et son protégé Daniele Massaccesi à la photographie, très différente des premiers films, convoqués à coups de flashbacks (un peu trop présents), mais vraiment magnifique. Une lumière forte et singulière, aux contrastes travaillés et modelages des visages, des couleurs chatoyantes faisant ressortir les codes thématiques chers à la saga. C’est le scénario qui tire le film vers le haut ici, réactivant avec malice et émotion les fantômes d’une saga culte, tout en faisant une ôde sincère au romantisme exacerbé et à l'honnêteté, faisant fi de toutes les modes cyniques qui parcourent les blockbusters actuels. Ici, Lana Wachowski tente et réussit à passionner en auto-commentant son propre travail, tout en parlant d’elle avec talent et subtilité. La quête identitaire de la première saga trouve son apothéose ici lors du passage de flambeau entre Neo et Trinity, mais trouvant un équilibre dans une cohésion non binaire.


Matrix Resurrections décevra, mais est totalement audacieux et fort qu’il trouve une suite qui ne déflore jamais le passé, tout en ayant un propos au présent qui fait du bien, notamment dans un blockbuster aussi énorme. À part, le quatrième Matrix est un traité sur la transidentité en même temps qu’un discours sur un accomplissement qui a tenté de coincer des artistes dans un moule. En refusant d’être une suite tout en commentant le fait d’en être une, redynamisée par des effets visuels toujours propres et désormais acquis à défaut d’être révolutionnaires, Matrix Resurrections arrive à construire une argumentation pertinente et intelligente, sur lui-même, tout en permettant à son héritage d’être intact, et en évoluant à ses côtés, le révolutionnant de l’intérieur. Un tour de force à l’image de la carrière des Wachowski, qui est ici totalement englobée pour en ressortir une force matricielle folle : on y croise les spectres de V pour Vendetta, de Cloud Atlas, de Speed Racer, de Jupiter Ascending et plus encore ceux de Sense8. Et l’apothéose qu’est ce film prodigieux reste singulière, avec tout un tas de références bien senties, pour un bijou de grand cinéma d’équilibriste débridé et décomplexé, qui fait à la part belle à l’amour et la vie, pour enfin trouver la sainte-trinité.

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