• Amandine Thieulent

MATRIX RELOADED (critique)

Matrix avait bouleversé le cinéma mondial. Matrix Reloaded rebat les cartes avec une réception en demie-teinte, mais une qualité incroyable quand on y revient. Amandine Thieulent revient sur ce deuxième volet incroyable et audacieux pour la rétrospective Wachowski de PETTRI.

En 2003, quatre ans après le succès de Matrix, Néo, Trinity et Morpheus font enfin leur retour dans les salles obscures ! Fortes du succès du premier opus, les sœurs Wachowski ont bénéficié d'un budget de 300 millions de dollars, et de toute la liberté dont elles pouvaient rêver pour mener à bien leur projet titanesque. Trois années de travail acharné incluant le tournage du second et troisième film de la saga, mais également de leur jeu vidéo Enter the Matrix ; leur pré-production et leur post-production. Présenté hors compétition à Cannes, Matrix Reloaded sort simultanément le 15 mai 2003 dans les cinémas du monde entier afin d'éviter tout piratage. À la surprise générale, et malgré son succès au box-office, une pluie de mauvaises critiques et de déception s’abat sur le film. Mais était-il possible de réitérer le succès du premier opus ? Matrix Reloaded apparaît comme un film à la fois déroutant et incompris.


« Les hommes sauvés de la Matrice sont réfugiés dans la cité souterraine de Zion, que des machines de destruction tentent d'atteindre. Morpheus et Neo attendent un signe de l'Oracle pour continuer leur combat. Lorsque, enfin, il se manifeste, Neo comprend qu'une erreur de programmation de la Matrice a engendré l'Oracle. Il se met ensuite en route pour sa nouvelle mission : retrouver le Maître des clés, qui est prisonnier du Mérovingien. »

Interviewée pour Cloud Atlas quelques années après la sortie de Matrix Reloaded, Lana Wachowski nous affirme que l'intention du film était de sortir le spectateur de sa zone de confort, et de déconstruire les lois de l'univers mit en place dans le premier opus. En effet, Matrix Reloaded nous propose la victoire de la raison sur la croyance, du doute et de la déception. Le spectateur auparavant mit sur un pied d'égalité au personnage principale, ne se voit plus expliquer les choses par son mentor Morpheus, désormais coéquipier du héros. Comme celui-ci, il navigue seul en eaux troubles pour appréhender les mises à jours de la matrice. Celle-ci n'est plus le monstre tentaculaire, outil singulier de l'esclavage humain. Elle est simplement ramenée à son statut de programme, avec ses failles, bugs, et ses anomalies : piratage, crash, mises à jour nécessaire, etc.. Programme au sein duquel les rôles ne sont plus si évident. L'Oracle dont dépend toute la prophétie de l'élu, et donc l'intrigue du premier film (il est nécéssaire d'éveiller l'élu à la réalité du monde pour qu'il prenne son destin en main et libère les humains du joug des machines) apparaît comme un bug engendré par la Matrice elle-même. Les sœurs Wachowski portent un coup dur à leur spectateurs en affirmant que sous les croyances et les espoirs des peuples se cachent un potentiel contrôle dangereux et sous-jacent. Il devient dès lors difficile de croire ; la foi réside également dans le doute. Néo lui-même oscille entre son statut d'élu qui prend confiance en lui et ses pouvoir, et le sentiment d'imposture qui le guette suite à ces découvertes. Afin, de trouver des réponses à ses questions Néo doit retrouver la source ; l'architecte de la Matrice, pour mieux appréhender à nouveau la réalité de celle-ci et poursuivre sa quête identitaire.


Matrix Reloaded c'est aussi le film qui nous ramène « aux bas instincts » de l'humanité. En effet, dans sa quête de vérité, Néo va croiser le chemin de nouveaux personnages et de nouveaux décors qui nous éloignent de la pureté intellectuelle et idéologique de l'Homme mise en place dans le premier film. Là ou l'humanité aspirait à la Liberté de vivre, de penser et à la résistance par la création d'une nouvelle civilisation insurgée dotées de ses propres croyances, nous rencontrons en faite la ville de Zion. Mentionnée dans le premier opus, Néo découvre enfin la ville souterraine de plus de 250000 habitants. Impressionnante de par son envergure, et menacée par une attaque imminente. Seulement, les spectateurs découvrent une ville sombre et insalubre, recueillant de pauvres familles désorientées. Nous sommes loin du vent de fierté et de révolte annoncée par Morpheus. Terrés dans leur terrier, les habitants de Zion se laissent happer par leur désirs, ramenant ainsi l'humanité à ses instincts premiers de survie, à ses intérêts personnels, mais aussi à son corps et à sa sexualité. De plus, quelques nouveaux personnages tels que le Mérovingien (amusant, mais grossier), ou sa femme Perséphone nous éloignent des stéréotypes de personnages mit en place auparavant. Ce sont des personnages égoïstes, refusant de servir une juste cause, ou uniquement à des fins personnelles. Les sœurs Wachowski démontrent alors que malgré toute tentative de reconstruction, le libre-arbitre de chacun (bien que nécéssaire) nous ramène sans cesse aux dérives qui ont conduit l'humanité à sa perte. Autrement dit, la vie à Zion se rapproche dangereusement de la société actuelle, qu'il serait urgent de repenser au delà de ses défauts de surconsommation et de connectivité.


Matrix Reloaded fait honneur à la réputation de son prédécesseur en terme d'action. Les moyens conséquents mit en place lors du tournage ont fait leur preuve. Les sœurs Wachowski, novatrices et soucieuses d'égaler, si ce n'est surpasser visuellement le premier film nous offre des scènes décoiffantes ! Une course-poursuite de 20 minutes (pour laquelle une portion de 3kg d'autoroute ont été fermé et pas moins de 300 voitures détruites), un tournage de 27 jours pour une scène de combat opposant Néo à une armée d'agent Smith, et quelques centaines de millions de dollars dépensés en effet spéciaux, nous offre à voir un film au croisement du jeu vidéo, de l'animation et du cinéma (les 3 médias utilisés pour traiter le thème de la Matrice : la trilogie cinéma, la série d'animation Animatrix et le jeu vidéo Enter the Matrix). Par ailleurs, Le « Burly Brawl » (la fameuse scène de combat Néo vs les Smith) rejoint le « Bullet Time » dans les scènes mythique du cinéma d'action, et confirme les sœurs Wachowski dans leur statut d'avant-gardiste d'une certaine esthétique du cinéma. Chaque péripétie de Matrix Reloaded est marquée par une scène d'action, les chorégraphies s'enchainent dans une parfaite synchronisation avec la bande son qui souligne chaque coup portés par les personnages, et leur donne une rythme effréné. Malgré tout, certaines d'entre elles, bien que spectaculaires, manque quelque peu d'enjeux narratifs. Créant ainsi un déséquilibre à l'échelle du film ; alternant régulièrement entre les longs discours et les scènes d'action, sans réellement parvenir à incorporer la réflexion ou les émotions à celles-ci.

On l'aura bien compris, Matrix Reloaded divise, et c'est très normal ! Les sœurs Wachowski malmènent leurs fidèles spectateurs et détruisent toutes leur attentes en déconstruisant l'univers de Matrix, pour y dresser un portait amer de la condition humaine, éternellement insatisfaite, ramenée à sa faute originelle et à sa capacité de destruction. Et pour enfin terminer sur un cliffhanger (Néo tombe dans un profond coma après avoir détruit les machines et sauver Zion, alors que Smith parvient à se cloner dans un être humain et à quitter la matrice), qui laisse présager que le troisième opus se déroulera dans les mêmes conditions. De quoi déstabiliser les fans de la première heure, et justifier le mauvais accueil des spectateurs et de la critique. Malgré tout, il faut garder en mémoire que les sœurs Wachowski ont travaillé sur leur projet durant dix longues années avant la sortie de Matrix. Celui-ci ayant toujours prit la forme d'une trilogie. Le tournant de la trame narrative et son traitement peut donc déplaire, mais il serait naïf de le croire du au hasard ou réduit à un un bug dans la Matrice.

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