• Jofrey La Rosa

MANK (critique)

Mis à jour : 17 déc. 2020

Après 6 ans d'absence au cinéma, David Fincher revient sur Netflix en nous proposant un geste réflexif, radical et classieux, écrit par son défunt père.

Mank est une arlésienne de son réalisateur David Fincher, qu’il traîne depuis ses débuts au cinéma. Il était question qu’il le réalise après Se7en, avant que le projet ne tombe à l’eau, comme souvent à Hollywood. Mank est aussi l’unique scénario de son défunt père, Jack Fincher, mort en 2003. Mank est aussi l’histoire de Herman J. Mankiewicz, auteur à la carrière en dents de scie durant l’âge d’or d’Hollywood, et surtout de ce qui l’a mené à écrire le scénario de Citizen Kane, jugé par beaucoup comme étant le plus grand film jamais produit. Si les anecdotes entourant ce film sont nombreuses et connues, le fait que Mankiewicz l’ait écrit seul est une idée moins répandue. En effet, dans l’ombre du “jeune prodige new-yorkais”, comme le nomment à maintes reprises les personnages de ce film, Mankiewicz aura pondu un scénario de plus de 300 pages en à peine deux mois - qui plus est celui de Citizen Kane. Ce n’est qu’après cette première version, durant laquelle il était question qu’il ne soit même pas crédité, qu’Orson Welles sera repassé sur le scénario, et que Mankiewicz aura eu le droit à son crédit de scénariste. Mank explore aussi la relation entre son personnage éponyme et Marion Davies, actrice-star de l’époque, ainsi qu’avec William Randolph Hearst, qui lui inspirèrent les personnages principaux de Citizen Kane. Mank est donc plein de choses, un film-somme et à contre-courant aujourd’hui. Mais ce statut lui va bien finalement, et sert même son propos.


Si Gary Oldman excelle dans un jeu qui ne brille pourtant pas par sa subtilité (ça n’a jamais été le point fort de cet acteur), c’est bien les comédiens plus secondaires qui tirent leur épingle du jeu, notamment Lily Collins, Amanda Seyfried et Charles Dance, qui marquent les esprits en peu de screentime. Toutes et tous sont parfaits. La première incarne d’ailleurs le joli rôle d’une secrétaire particulière de Mankiewicz, dont le mari est au front en Europe, et qui aura soutenu et inspiré l’auteur alors allité. Quand on connaît l'extrême rudesse de Fincher quant aux acteurs, on ose à peine imaginer le nombre de prises pour certaines scènes, notamment pour un fabuleux walk-and-talk de Louis B. Mayer dans le premier acte. En effet, plusieurs personnages filmés en travelling, des interactions avec des figurants, un ping-pong verbal : pour le perfectionniste Fincher, cette scène a dû nécessiter un bon nombre d’ajustements au tournage. Ce qui ressort d’ailleurs du métrage, c’est bien la maniaquerie sans pareille de son auteur. Et ce tant au niveau technique qu’artistique. évidemment, la lumière est plus que soignée, signée par le jeune Erik Messerschmidt, petit protégé de Jeff Cronenweth, ayant déjà éclairé la plupart des épisodes de Mindhunter, et qui signe ici un bijou de photographie en noir et blanc. Fincher oblige, nous sommes en numérique, dans un monochrome Red aux optiques d’enfer, et surtout dans un HDR (pour High-Dynamic Range) qui révèle grâce à ce film tous ses bénéfices, créant une atmosphère si particulière et sublime. Mimant parfois la mise en scène de Welles pour Citizen Kane, avec des mouvements bruts et maitrisés, des axes significatifs, ainsi qu’un noir et blanc surtravaillé, Fincher joue avec son écrin et le spectateur. Il va même jusqu’à ajouter des cue marks (repère de changement de bobine) qu’il nous faisait déjà remarquer dans Fight Club, alors même que son film numérique ne sera diffusé que sur Netflix. Le tout fait de l’esthétique un réel pont entre le modernisme incroyable de Citizen Kane et l’aspect léché du cinéma de Fincher.


Ce dernier est donc toujours aussi froid et clinique : le jeu de ses acteurs, associés à une écriture rythmique au cordeau que ne lui envierait pas son ami Aaron Sorkin, un blocking toujours si millimétré et des mouvements d’appareils précis et sans égal. L’ensemble fait de Mank une sorte d'apothéose du système fincherien, ses obsessions thrilleresques mises à part. On retrouve plutôt l’aspect reconstitution de Zodiac, associée à une bonne grosse dose d’extravagance hollywoodienne méta, dont même les notes de musique de Trent Reznor et Atticus Ross s’appliquent étonnement à retranscrire l’époque dépeinte. Le réalisateur orchestre le biopic réflexif d’un homme brisé par le système, qui arrive néanmoins à faire des films personnels de qualité, et ce malgré des rouages plus financiers qu'artistiques. On ne peut pas ne pas y voir un parallèle avec lui-même, auteur comme on en fait plus à Hollywood, dont le business s’est désormais tourné quasi exclusivement vers les franchises. Si la forme du cinéma de Fincher parle de son propos, c’est aussi le fond qui parle de cet auteur majeur, qui met 6 ans (ou 25, selon le point de vue) pour produire un ‘film du milieu’ (tels que décrit par tontons Steven et George en 2012), en noir et blanc, pour une plateforme de streaming qui plus est. Mais le film, lui, n’est pas triste. La preuve, Rita, la secrétaire de Mank, finit même par retrouver son mari soldat. Ceci étant dit, Fincher n’est pas non plus connu pour son optimisme. Et dans cette optique, dur dur de ne pas faire le parallèle entre Hearst, Kane et Trump, tous magnats attirés par la politique, qui font fi des problèmes sociaux de leur pays en convulsion. Pas étonnant d’apprendre (ou de se rappeler) que Citizen Kane était en premier lieu nommé American...

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