• Noémie Contant

RETOUR SUR L'EUROVISION 2021

Après une édition 2020 annulée pour cause de Covid, l'Eurovision revient pour le pire... et le meilleur ?

2020 a vraiment été une année terrible : en plus de nous retirer les bars, les restos, les cinémas, le Covid nous a aussi retirés la grande messe des croyants du kitch et de la mauvaise foi assumée : l’Eurovision. Mais sonnez trompettes, la cérémonie est revenue en grande pompe le samedi 22 Mai !

Le dernier gagnant en titre étant le néerlandais Duncan Laurence en 2019, dont le morceau « Arcade » a par ailleurs reçu un disque de platine lors de la première demie finale, c’est à Rotterdam que se passe le grand retour du concours. Celui-ci fait office de concert test : la jauge a été limitée à 3500 personnes, avec des participant.e.s régulièrement testés. Ce qui a causé quelques absents lors de la cérémonie, Duncan Laurence ayant été testé positif, de même qu’une personne de la délégation islandaise (leur prestation sera donc une captation issue des répétitions).

La cérémonie, présentée par Edsilia Rombley (qui a elle-même participé au concours à deux reprises), Chantal Janzen, Jan Smit et Nikkie de Jager (alias NikkieTutorials sur Youtube), ainsi que par Stéphane Bern et Laurence Boccolini du côté français, a été rythmée par des prestations plus ou moins réussies. Sans vouloir passer en revue les 26 pays participant.e.s, faisons un petit tour des temps forts.

La cérémonie s’ouvre sur « El Diablo » de la grecque Elena Tsagrinou, qui représentait Chypre. Le morceau, qui a fait polémique dans son pays (certains le qualifiant de chant sataniste), est efficace et ouvre tout cela sur une pop de plutôt bonne facture. La ressemblance avec Lady Gaga n’a cependant pas échappé à beaucoup d’internautes, il était même tout à fait possible de chanter « Bad Romance » par-dessus sans que cela ne dénote.

En quatrième dans l’ordre de passage, la Belgique n’envoie pas comme certains pays un.e candidat.e issue d’un télé crochet quelconque, non, elle envoie Hooverphonic, alias les auteurs du tube international « Mad about you ». La chanson est de très bonne facture, c’est une bonne chanson d’Hooverphonic, mais elle ne sonne absolument pas dans le cahier des charges Eurovision. C’est ce qui explique sans doute le fait qu’elle ait eu des points au niveau des jurés des pays, mais seulement 4 au niveau du public.

Après un morceau russe plutôt oubliable, la chanteuse maltaise Destiny monte sur scène avec « Je me casse » (en français dans le titre, oui). Ce morceau, rappelant parfois Lizzo et au message féministe proche du « I’m not your toy » qui avait fait gagner l’israélienne Netta en 2018, partait parmi les favoris. Pourtant malgré une prestation réussie, la chanteuse finit 7ème, avec très peu de points du public.

Qualifiée d’office (avec l’Allemagne, les Pays Bas, l’Allemagne, la France et l’Espagne) car parmi les grands financeurs du concours, la Grande Bretagne prend une tôle mémorable avec un zéro pointé du côté jury et public pour « Embers » de James Newman. La faute au Brexit ou à une chanson peu convaincante, fausse dès les premières notes ? C’était en tout cas la première fois qu’un pays se prenait un zéro total depuis l’installation de nouvelles règles de vote en 2016.

Deuxième chanson en français de la soirée, « Tout l’Univers » du jeune Suisse Gjon’s Tears, propose une prestation très réussie. Et le Suisse n’aura par ailleurs de cesse de se tirer la bourre avec la France dans le classement du jury : cependant le vote du public le fera passer de premier à troisième au classement final, la déception sur le visage du chanteur se faisant douloureusement visible à la caméra.

Premier OVNI de la soirée (il n’y en aura quelques-uns), le groupe islandais Daði og Gagnamagnið (j’ai absolument dû faire un copier/coller), tout en good vibes, second degré et pulls en pixel art, fera forte impression auprès du public avec 218 points reçus, les plaçant à la 4ème plage du classement final.

Autre chouchous du public plutôt boudés par les jurés européen, le groupe finlandais Blind Channel vient réveiller une cérémonie en période de ventre mou avec… du nu metal ! Le pays de Lordi (groupe de heavy metal et gagnants polémiques en 2006) semble déterminé à nous envoyer des propositions « coups de pied dans la fourmilière ». Et il faut avouer que « Dark Side » fait absolument mouche chez nous, nous n’avons pas boudé notre plaisir et avons adoré retrouver nos années Linkin Park/Limp Bizkit. Difficile après cela pour la bulgare Victoria de passer avec sa ballade « Growing up is getting old » mais elle s’en tire très bien, toute en douceur et avec une scénographie travaillée.

Après une pop lithuanienne très oubliable, un autre OVNI chouchou du public (avec 267 points !) entre en scène. Il s’agit de l’Ukraine, avec le groupe Go_A. On est un peu décontenancé.e.s face à ce mélange entre chant traditionnelle, techno et flûte à bec. Mais le morceau « Shum » a le mérite de sortir clairement du lot et on comprend qu’elle ait pu plaire à un grand nombre, de par son originalité et son univers.

Dur dur pour la personne qui passe après un tel OVNI… C’est encore plus ballot lorsqu’il s’agit de notre représentante, Barbara Pravi. Partie favorite, elle propose une très belle prestation avec une voix pleine d’émotions sur « Voilà ». Elle ne fait pas forcément l’unanimité dans notre pays, certains la qualifiant de sous Piaf : cependant ici, nous devions avouer être à fond derrière Pravi et avons éprouvé une certaine déception face à sa deuxième place. Il s’agit cependant d’un résultat historique car la France n’avait pas été aussi bien classée depuis 30 ans ! L’occasion ainsi de repenser peut-être à la place de la francophonie dans les morceaux envoyés…

Après ce très beau « Voilà », la cérémonie se termine de façon plutôt ennuyeuse à l’exception du « Fallen Angel » du norvégien Tix (écrit sur ses problèmes de dépression et sur sa maladie de Gilles de la Tourette) et, bien sûr, des grands gagnants de la soirée. Il s’agit des italiens de Måneskin, pas dans le top 3 des jurés, mais dont le glam rock extrêmement efficace du morceau « Zitti e buoni » (« Taisez-vous et tenez-vous correctement ») a remporté l’adhésion du public. C’est avec 318 points de celui-ci qu’ils viennent totalement bouleverser le classement et se classer premiers devant la France ! A l’heure où nous écrivons ces lignes, le groupe est accusé d’avoir sniffé de la cocaïne face à la caméra mais tout eurovisionnement chauvin.e.s que nous sommes, nous ne souhaitons pas entacher leur victoire avec des rumeurs pour le moment sans fondement.

(Update du 24 mai : Soupçonné de prise de cocaïne en direct, Damiano David a fait un dépistage antidopage, ainsi que le reste du groupe Måneskin (vainqueur de l’Eurovision), qui s’est révélé négatif. Le chanteur italien ne s’est donc pas drogué (ni ses comparses) et cette annonce met fin à la polémique.)


Au-delà du spectacle, quelques informations sont à retenir de cette soirée hétéroclite : les nouvelles règles de vote (le vote jury et téléspectateurs sont séparés, chacun comptant pour moitié) ont un peu changé le côté géopolitique. L’Angleterre n’a eu aucun point, même pas de la part de l’Australie ou de l’Irlande, la France a fini deuxième (au niveau jury et public) sans avoir beaucoup d’alliés forts, et des pays ont eu un très fort contraste entre votes du jury et votes du public (Finlande, Ukraine, Belgique…). Globalement, les chansons de la première moitié du classement ont proposé quelque chose d’intéressant, tandis que les pays s’étant moins foulés (à base de pseudo-Beyoncé/Rihanna/Shakira ou de ballade sirupeuse) se sont retrouvés bien plus bas dans le classement, à l’exception de la Belgique et de la Norvège qui auraient mérité plus. On peut remarquer également que parmi le Big Five des pays automatiquement qualifiés, deux ont eu les deux premières places et trois ont eu les trois dernières places (Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne).

Est-ce que la soirée du samedi 22 mai 2021 aura fait changer d’avis les sceptiques de l’Eurovision ? Probablement que non, surtout avec la grogne que la victoire de l’Italie aura engendré chez certaines personnes. Mais pour les fans, le rendez-vous était à la hauteur, avec ce mélange de kitch plus ou moins assumé, de propositions OVNI et de moments so gay (le chanteur de Måneskin embrassant le guitariste lors de leur prestation de victoire). Rendez-vous en 2022 en Italie pour plus de sous-Kylie Minogue, de fausses notes et de « peu importe ce que l’Islande proposera, ce sera WTF et génial » !


« The points go to… »

Top 5 totalement subjectif de la soirée.

12 points – Finlande : totalement pour le plaisir d’entendre du nu metal à une heure de grande écoute, avec une prestation méga énergique.

10 points – Italie : là aussi, prestation très énergique, morceau percutant qui rentre bien dans la tête.

9 points – France : Cocorico, avec une chanson soignée et une artiste aussi talentueuse que prometteuse.

8 points – Islande : Ces gens comprennent totalement l’Eurovision.

7 points – Malte : Injustement snobée des téléspectateurs, rétablissons cette injustice. You go girl !



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