ELEVATED HORROR… UNE MODE ? (analyse)

Dernière mise à jour : 17 nov.

Pour cette semaine précédant Halloween, PETTRI se met aux couleurs de l’horreur. Et pour l’occasion, Jofrey La Rosa a décidé de se pencher sur une frange arty du cinéma de genre, que certain.e.s appellent l’elevated horror.

L’elevated horror est-elle une mode ?


Phénomène plutôt récent à l’échelle de l’Histoire du genre, l’elevated horror semble fleurir en ce moment, notamment à Hollywood – mais pas seulement. Mais avant toute autre chose, c’est quoi, au juste, que cette elevated horror ? Parce que c’est bien beau de blablater sur un sous-genre dont on utilise l'appellation à tout bout de champ, mais c’est mieux de savoir de quoi on cause. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que proposer une définition définitive d’un sujet aussi ample et imperceptible, c’est quasiment mission impossible. D’autant plus que l’elevated horror, c’est un terme plutôt récent, apparu il y a quelques années à peine, avec l’apparition d’auteurs comme Robert Eggers, Ari Aster ou Jordan Peele, et qui ostraciserait de fait tout un pan du genre plus global de l’horreur, par son caractère soi-disant “en-dessous”.

Revenons donc sur les films de ces trois cinéastes, pour tenter de trouver des éléments qui leur sont communs, et ainsi tenter de trouver un terreau où faire grandir la graine de notre réflexion. Les films des réalisateurs évoqués sont donc des productions datant toutes d’après 2015, comprenant The VVitch, The Lighthouse, Hereditary, Midsommar, Get Out ou Us, soit des films partagés entre la société de production et de distribution qu’est A24, et Universal et MonkeyPaw pour les films de Peele. Les trois films, bien que différents selon ceux qui les font, s’accordent tout d’abord pour livrer des films soignés, bien faits formellement, et malins à la fois sur ce qu’ils racontent, en première lecture comme en sous-textes. Ce sont des films dits ‘à ambiance’, qui peuvent paraître plus lents que le standard des films d’horreur ou que les films hollywoodiens en général. Ils sont aussi moins enclins aux fameux jump-scares, qui viennent ponctuer les films d’horreur dits ‘lambda’. Mais le point central qui distingue encore plus ces six films d’une production plus normée, c’est le caractère social et métaphorique qui se dégage de leurs scénarios, aussi retors que bien ficelés. On y parle de deuil, de folie, de toxicité masculine, de racisme ordinaire et systémique, de lutte des classes, de patriarcat… à une époque où la concurrence se contente de faire peur aux adolescents en mal de sensations fortes, à grands coups de gore, d’énième exorcisme, de monstres ou de slasher bébête.

De plus, on fait tout ça à une époque où le paradigme mute au sein de l’industrie cinématographique mondiale, se déplaçant de plus en plus d’une exploitation purement salle du cinéma, à un aspect plus home video, notamment grâce (ou à cause) d'une part de plus en plus grande laissée aux plateformes de streaming (SVOD) type Netflix ou Prime. Et le type de film qu’est intrinsèquement le film d’horreur, peu coûteux et pouvant amasser les spectateurs, se prête bien au modèle économique de ces plateformes, mais aussi à une exploitation hybride qui se fait beaucoup outre-Atlantique, notamment pour les films indépendants : une sortie conjointe dans une petite combinaison de cinéma et en VOD payante, à la même date.

L’elevated horror telle qu’elle a été nommée est une amélioration sur un genre malheureusement et injustement considéré comme étant mineur, bas de plafond ou facile, au choix. C’est déjà un peu rageant. Mais en plus, c’est un “mouvement” (faute de meilleur terme) tellement récent et in progress, qu’il est difficile de prendre du recul sur l’influence de ce corpus flou de films là aussi plus ou moins réussis, tout comme le sont ceux qu’il place pourtant (volontairement ou non) en-deçà. Pas glop, du coup. Mais on va tâcher tout de même de réfléchir sur cela, parce qu’on est en droit de se demander si cette inclinaison purement arty de l’horreur n’est pas simplement une mode, qui marche momentanément, avec ses tics et postures, mais qui passera aussi vite qu’elle est venue.


Une appropriation arty

Juste avant Eggers, Aster et Peele, il y avait le mumblecore. Mouvement indépendant dont les fers de lance se nomm(ai)ent par exemple les frères Duplass, Andrew Bujalski, Lynn Shelton, Joe Swanberg, Greta Gerwig, Lena Dunham ou Adam Wingard, et qui n’avait pas foncièrement de rapport avec l’horreur. Dans ces productions fauchées, faites avec des équipes plus que réduites et grandement improvisées par des acteur.rice.s non-professionnels, souvent même celles et ceux qui écrivent et/ou réalisent des films traitant de relations entre personnes vingtenaires et trentenaires, tels que Funny Ha Ha, Nights & Weekends, Tiny Furniture, Autoerotic ou Humpday. Bref, pas grand chose à voir avec ce qui nous intéresse ici. Sauf que cette méthode de production va attirer les mêmes auteurs ainsi que d’autres, plus ou moins proches d’elles et eux, à produire en masse des films de genre, notamment horrifiques, peu coûteux et promettant frissons et un nouveau public pour cette mouvance qui veut faire sa place dans une industrie ciné américaine changeante. Le nom de ce mouvement dans le mouvement est aisé : le mumblegore. Et si les thèmes du mumblecore changent pour donner des films d’horreur conscients, les auteurs restent peu ou proue les mêmes :

  • Adam Wingard signera A Horrible Way to Die, What Fun We Were Having, Pop Skull, You’re Next, The Guest et Blair Witch, de mieux en mieux produits.

  • Ti West se professionnalise lui aussi de plus en plus au fur et à mesure de ses films, plutôt marquants : The House of the Devil, The Sacrament et jusqu’à la trilogie X, Pearl et MaXXXine attendue pour très bientôt.

  • Joe Swanberg ne s’aventurera en territoire horrifique qu’en 2020 avec l’écriture et la production du premier long-métrage de Dave Franco : The Rental.

  • Mais il y a aussi les projets communs, à sketchs, tels que V/H/S ou The ABCs of Death, qui auront tous les deux le droit à une suite, et qui viendront marquer les esprits. Il y a aussi beaucoup d'autres titres qu’on peut relier de près ou de loin au mumblegore : Creep, Entrance, Baghead ou Cheap Thrills.

Rappelant les meilleures heures des productions indépendantes d’exploitation des années 1960 et 1970, le mouvement mumblegore aura permis l’émergence de tout un bestiaire de réalisateurs, et d’une méthode de production raisonné, hors des studios, pour proposer des films plus edgy, moins balisés, plus personnels, moins formulatiques.

C’est au tournant des années 2010 que trois hommes s’associent pour fonder une nouvelle société de distribution puis de production de films indépendants, qu’ils nommeront A24. Ils vont participer à la pérennité d’un certain cinéma américain de la marge, entre des films de Sofia Coppola (The Bling Ring), de Denis Villeneuve (Enemy) ou d’Harmony Korine (Spring Breakers). Mais ils vont aussi participer à l'émergence d’un certain cinéma de genre, et ce avec parcimonie, en mixant l’horreur à d’autres genres : de la science-fiction cérébrale de Under The Skin, à la comédie de Tusk ou Life After Beth, en passant par l’anticipation de Ex Machina, A24 est désormais un acteur primordial de la production d’horreur marginale. Mais c’est en 2015 qu’ils frappent un grand coup avec The VVitch, et l’apparition d’un auteur majeur de notre corpus : Robert Eggers. Cinéaste aussi singulier que radical, Eggers signe avec ce drame pionnier dans le Nord-Est américain au XVIIe siècle, une incursion dans l’horreur psychologique d’une jeune femme attirée vers Satan. Chirurgical et glacial, Eggers tisse une intrigue simple, à un rythme lancinant, qui laisse toutefois la place à des percées gothiques d’une horreur latente à l’époque, gangrenée par la religion et le poids patriarcal. Tout un programme, n’est-ce pas ? Il réitère dans l’horreur psychologique, avec un noir et blanc expressioniste, dans The Lighthouse, où un duo de gardiens de phare perdent peu à peu la boule. On s’éloigne de plus en plus de l’horreur pure, pour gagner le territoire du drame psycho, avant que l’auteur ne s’éloigne du genre pour aller revisiter Hamlet et les légendes vikings dans une tragédie d’aventures avec The Northman.

Mais revenons un peu à A24, qui distribue une bonne pelletée de films de genre entre The VVitch (2015) et The Lighthouse (2019), tous avec un intérêt certain, participant à l’aura qui a conduit à l’apparition du terme elevated horror : des thrillers psychologiques Enemy ou Dark Places, aux drames emprunts de fantastiques A Ghost Story, The Blackcoat’s Daughter, Woodshock ou The Hole in the Ground, en passant par les films de monstres The Monster ou It Comes at Night, et même la comédie horrifique Slice, A24 enchaîne les propositions audacieuses. Et même si la qualité est grandement variable certes, ces films sont toutefois soignés dans leur esthétique de l’horreur, et venant d’autant d’auteurs qu’ils sont riches dans leur diversité. On remarque même qu’un successeur français à Under the Skin vient se glisser dans ce line up dingo avec High Life, ou Claire Denis déploie un récit de drame monstrueux dans l’espace. Mais c’est surtout un nouveau chouchou de l’écurie qui prend toute la lumière dès 2018 avec Hereditary : Ari Aster devient le symbole même de l’elevated horror avec ce chef-d'œuvre. Dans ce film, il met une famille à l’épreuve du deuil, dans un récit parfaitement mis en scène, impactant à la fois sur l’horreur mais surtout par son ambiance anxiogène. Son casting parfait fait en effet de l’ombre aux meilleurs productions dramatiques de l’époque, alors que le jeune auteur tisse un premier long-métrage tendu et marquant. Il confirmera l’essai l’année suivante avec Midsommar, dans lequel il met une protagoniste aux lourds traumas récents face à la toxicité de son compagnon, alors qu’elle le suit dans un voyage au sein d’une communauté recluse en Suède, au moment de la fête du solstice d’été. Une plongée folle et aveuglante dans les méandres de l’âme humaine occidentale, alors qu’une célébration païenne et sacrificielle se déroule devant les écarquillés d’une Florence Pugh géante. En état de grâce, Ari Aster signe deux immenses films en guise de coups d’essai.

On assiste alors à une quasi hégémonie artistique de A24, qui industrialise le tampon de qualité qu’est devenu leur nom. À la fois en distribution et en production, la boîte “indépendante” s’inscrit dans un sillon arty des productions globales, mais notamment horrifiques : le survival Green Room, le drame spirituel Saint Maud, ou même les trois films d’Alex Garland, à l’horreur toujours mixée à d’autres genres : la science-fiction avec Ex Machina, l’anticipation avec Annihilation, et le drame rural avec Men. Et jusqu’à cette année, A24 continue son entreprise de propagation de l’horreur smart avec les très différents False Positive, drame toxique sur une grossesse, et Bodies Bodies Bodies, jeu de meurtres entre teenagers.

Mais A24 n’est pas la seule boîte à se mettre à la frange de l’elevated horror, puisqu’on assiste dès 2017 à la reconnaissance de Get Out, premier long-métrage d’un auteur auparavant connu dans la comédie : Jordan Peele. En plus, il produit ce film au sein d’un studio, Universal, avec sa production MonkeyPaw. Dans ce film, qui a remporté l’Oscar du meilleur scénario original, Peele traite de la vision des Noirs par les Blancs, encore tronquée par une Histoire commune pas guérie, et toujours corrompue. Évidemment, la complexité satirique de l’horreur s’immisce dans tous les recoins d’un récit mené d’une main de maître par un Peele qui va en faire un véritable fond de commerce. En effet, en plus de son galop d’essai, il va développer l’idée de la question raciale dans quasiment toutes ses productions : BlacKkKlansman (Spike Lee, 2018), le remake de Candyman (Nia DaCosta, 2021, dont on reparlera plus tard), Nope (Peele, 2022, plus proche de la SF), mais aussi la comédie Honk for Jesus. Save Your Soul (Adamma Ebo, 2022) et les séries Weird City (2019), The Last O.G. (2018-2021), Hunters (2020), Lovecraft Country (2020) et son revival de la série anthologique culte The Twilight Zone (2019-2020). Toutes ses productions, dans lesquelles il s'investit plus ou moins, révèlent de l’attachement de Jordan Peele à la comédie, à l’horreur et la place de la question raciale dans le débat sociétal actuel aux États-Unis. Et tout cela, il le déploie donc dans Us, son deuxième film, véritable prodige de cinéma flippant et intelligent, où une famille doivent affronter un groupe d’assaillants composé de leurs doubles. Un propos sur les classes et les races qui sublime parfaitement l’horreur, que maîtrise parfaitement Peele. Un film qui créera un tel engouement qu’il fera des petits, notamment la série de Little Marvin et Lena Waithe, justement nommée Them (2021). Cette série anxiogène se déroule dans le Compton des années 1950, et conte un fait méconnu de l’Histoire américaine : la Grande Migration qu’ont opéré les Afro-Américains tout au long du XXème siècle, des États du Sud et de l’Est, jusqu’à l’Ouest. Une famille noire arrive dans un voisinage tout blanc, au grand désarroi de ces habitants bien proprets. Une chasse aux sorcières et un jeu de haine se met alors en place entre les Blancs qui tiennent à garder leur quartier tel qu’il était, et cette simple famille qui doit, qui plus est, affronter les conséquences d’un drame passé. Une série fort intéressante, en réponse à un Us engagé, et qui multiplie les effets horrifiques pour faire passer un message, ce qui pourrait en l’état la faire correspondre aux attentes de l'appellation elevated horror.

Mais sporadiquement, l’elevated horror semble avoir pris ses quartiers dans une production indépendante de l’horreur au cinéma, en dehors du joug du mumblegore, de A24 ou de MonkeyPaw. En Australie, Jennifer Kent, considérée par beaucoup comme une fer de lance du mouvement, réalise dès 2014 Mister Babadook, sur une famille monoparentale hantée par un monstre, puis en 2018 The Nightingale, récit historique de vengeance en pleine Tasmanie. Mais Kent est loin d’être le seul électron libre de ce cinéma d’horreur arty, y compris en Australie, puisque Natalie Erika James, signe avec Relic (2020) un premier film très prometteur. Elle y met en scène une horreur psychologique sur la sénilité et la vieillesse, au sein d’une famille multigénérationnelle dans une demeure spooky. Petite bombe. Tout comme It Follows où, de retour en terres étatsuniennes en 2014, David Robert Mitchell personnifie une MST telle une malédiction, transmise d’ado en ado. Un conte moral terrifiant et soigné, tout comme l’est le deuxième film de Brandon Cronenberg (fils de David) : Possessor. Dans ce film britannico-canadien sorti chez nous en direct-to-video en 2021, il est possible de prendre possession de corps à distance, par des implants installés par une entreprise malveillante, se servant de cette technologie pour assassiner des cibles stratégiques. Évidemment, tout cela à un propos sur notre société actuelle, et l’horreur n’est là que pour mener à bien un propos engagé et engageant. Mais je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’on a aussi en France une certaine frange du cinéma de genre, avec notamment les films de Julia Ducournau : Grave et Titane, récompenses à la clé, qui relèvent eux aussi d’une certaine idée de l’elevated horror, telle qu’elle a été grossièrement définie. Des films que j’aime à appeler comme la trilogie animale de 2021 pourraient eux aussi en faire partie : Lamb, Pig et Wolf. Mais alors, qu’est-ce qui fait réellement partie de ce-dit mouvement au sein du cinéma d’horreur contemporain ? On a l’impression que c’est à la fois trop vaste et un peu fourre-tout, même s’il semble se dessiner un véritable élan de création.



Un héritage

Si on reprend notre définition faite à la hâte dans l’introduction à notre réflexion (films soignés à ambiance, lents et métaphoriques), on peut vite inclure plein de titres hors de notre période. Qu’est-ce que cela signifie quant à la pertinence du genre, ou du moins de sa catégorisation ? Une bonne grosse question saoulante, tant beaucoup de films plus anciens peuvent correspondre à tout cela. Mais alors l’elevated horror telle qu’elle existe depuis une petite dizaine d’années serait-elle une mutation d’un sous-genre du cinéma d’horreur plus ancien ? On est en droit de nous poser la question…

Quand on fait quelques recherches sur internet, on y trouve des informations assez étonnantes, incluant en effet des titres rétrospectivement inclus dans le sous-genre qui nous intéresse. Les films de Lars Von Trier, Psychose (1960) ou Suspiria (1977) sont abondamment cités par des adeptes de l’elevated horror comme y appartenant. Mais cela va de fait à l’encontre de la base de notre réflexion, qui est que l’elevated horror est une mouvance récente, apparue il y a peu dans le paysage horrifique au cinéma. Et quand bien même ils peuvent correspondre aux spécificités de notre sous-genre, peuvent-ils l’être en étant hors période ? Complicado tout ça. On peut même commencer à remettre en cause nos propres propos puisque le mumblegore peut-il vraiment être considéré comme de l’elevated horror pour la simple raison qu’il est globalement produit par des artistes libres, en dehors d’un système économique majeur. Il reste en effet un système économique propre, très réduit certes, mais forcément mercantile, puisque reproduit encore et encore. De plus, des cinéastes très marqués peuvent-ils signer un film d’elevated horror sorti de nulle part ? Selon certains “connaisseurs” d’internet, Nicolas Winding Refn aurait donc signé avec The Neon Demon (2016), un film d’elevated horror. Chose discutable certes, mais qui est au moins dans la période qui nous intéresse. C’est aussi le cas des films de Panos Cosmatos, de son trip SF esthétique Beyond The Black Rainbow (2010) à son chef-d’œuvre béni de série-B Mandy (2018), l’auteur rare serait lui aussi un cousin de l’elevated horror, avec son cinéma de genre hardcore et significatif thématiquement. Mais à ce compte-là, on est pas rendu. On pourrait y inclure les thrillers ambitieux et claustro de Darren Aronofsky, Black Swan (2010) et Mother! (2017), ou même le film de vampires suédois Morse (2008) et son remake américain Let Me In (2010), tout comme celui de Jim Jarmusch (Only Lovers Left Alive, 2013).

Concernant Lars Von Trier, l’abus est dingue, et le cinéaste danois serait ravi d’apprendre qu’il fait de l’elevated horror avec Antichrist (2009), Melancholia (2011) ou The House that Jack Built (2018)... Plus sérieusement, il serait bon de réfléchir un petit peu aux bêtises énoncées. Est-ce que Tim Burton fait de l'expressionnisme allemand ? Évidemment que non. Déjà il est pas allemand. Et puis surtout ce n’est pas la bonne période. Ce n’est pas parce qu’il y a des inspirations ou des formes d’une (autre) mouvance de cinéma, que le film en fait partie. Donc David Lynch (Eraserhead), David Cronenberg (Videodrome), et d’une certaine manière John Carpenter ou Wes Craven ne font pas partie de l’elevated horror. Quand bien même ils ont tous participé en leur temps au rayonnement du genre horrifique, qui est indirectement induit comme étant inférieur par l’appellation même de ce nouveau sous-genre, ils ne correspondent en rien à celui-ci.

Le chef-d’œuvre de Dario Argento Suspiria (1977) correspond presque en tous points à notre définition de l’elevated horror. Son remake de 2018 aussi, mais pour autant, est-ce qu’ils font partie de ce mouvement ? Pour le premier, c’est sûr que non. Pour le second, c’est plus complexe, puisque le succès de ces films d’horreur arty dans son contexte de production pourrait lui avoir garanti sa mise en branle. Même constat pour Candyman (1992), métaphore de l’intégration des minorités raciales aux États-Unis, qui a eu le droit à son remake en 2021, qui plus est produit par une des figures de proue de la mouvance. Toutefois, ces exceptions ne concernent pas Psycho (1960) et son remake plan-par-plan de Gus Van Sant, produit en 1999. Il pourrait s’appliquer à Rosemary’s Baby (1968), The Shining (1980), Carrie (1976) ou L'Exorciste (1973), mais ce serait aller trop loin dans la capilotraction d’une certaine forme de films d’horreur artistiques, qui existent depuis les prémices du médium, puisque n’oublions pas que le cinéma dans son entièreté n’est qu'une alternance entre un art et une industrie, avec toutes les nuances entre ces deux extrêmes. L’elevated horror reste donc une certaine idée du film d’horreur, à une certaine époque, conjointement née d’une volonté d'exalter les ambitions d’un genre morne à un moment donné, d’une contre-programmation auprès d’un public toujours en demande, et d’une automatisation de la production tout de même précise : ça se résume globalement à A24, avec quelques autres acteurs qui gravitent autour. Les films d’horreur artistiques plus anciens cités agiraient donc plus comme un héritage aux films qui nous intéressent, et non pas comme des membres rétroactifs du mouvement, comme on peut le lire à tort..


Un mouvement installé

Depuis quelques temps maintenant, ces films d’horreur à l’ambition louable fleurissent à intervalle régulier, avec ses chefs de file, ses œuvres phares et ses multiples déclinaisons, à la qualité variable. Un véritable microcosme à l’image de l’industrie, qui a le vent en poupe. Mais c’est avant tout un sous-genre, un mix entre les films purement artistiques et les films d’horreur. Et du coup, les possibilités sont quasi infinies, quand bien même on en voit vite (et déjà) les limites. Mais depuis 2015 et The VVitch, avec les quelques tentatives qui l’ont précédées et qui ont permis cette forme fondatrice du sous-genre, ce dernier s’industrialise. Aujourd’hui dans le paysage du film d’horreur américain, il existe plusieurs mouvements : les films de studios, déclinables à l’infini (Saw, The Conjuring), les films destinés aux plateformes, moins coûteux et ambitieux (Fear Street, The Babysitter), les énièmes remakes de classiques (Massacre à la Tronçonneuse, Halloween), les productions fauchées et abondantes venant de Blumhouse, partagées entre les franchises (American Nightmare, Paranormal Activity) et les tentatives osées (Sleight, The Hunt). Mais le genre trouve un succès aussi à la télévision (et sur les plateformes), avec notamment l’influence d’American Horror Story ou Servant, avec la même diversité de propositions, pour tous les goûts. On va de The Walking Dead et Stranger Things à Brand New Cherry Flavor et Castle Rock, en passant par une multitude de remakes adaptés de succès ciné (Chucky, The Mist, Scream, The Purge…).

Il y a donc à boire et à manger, mais l’auteur qui se dégage réellement de tout cet amoncellement de flux horrifique télévisuel, c’est Mike Flanagan. Cinéaste aguerri aux petits budgets, en indé (Absentia) puis sous le joug de Jason Blum (Oculus, Hush, Ouija - Origin of Evil), rôdé aux sorties directement sur Netflix (Before I Wake, Gerald’s Game), Flanagan est un bourreau de travail, qui enchaîne les sorties, tant filmiques que, plus tard, sérielles. C’est quand il produit, écrit et réalise The Haunting of Hill House pour Netflix, qu’il met définitivement tout le monde d’accord. Si bien qu’il enquille sur la production de The Haunting of Bly Manor, puis de Midnight Mass et The Midnight Club, toujours pour la plateforme “tudum”. Il doit d’ailleurs livrer une nouvelle adaptation d’Edgar Allan Poe avec The Fall of the House of Usher, mini-série prévue pour 2023, toujours sur Netflix. Mais comme si tout cela n’était pas suffisant, il signe en 2019 une suite à The Shining avec Doctor Sleep, film aussi intéressant et bien fait qu’il doit assumer l’héritage trop lourd du chef-d’œuvre de Stanley Kubrick. Mais dans l’œuvre de Flanagan, il a absolument tout ce qui fait le sel de l’elevated horror (esthétique et ambiance soignées, propos métaphorique), mais avec toutefois un côté avenant qui semble manquer à beaucoup des productions citées jusqu’alors. Aurait-on alors affaire à une forme aussi forte qu’apothéose du concept même d’elevated horror ? On est en droit de se le demander, même si la réponse est plus compliquée que ça. Quand Flanagan nous parle de deuil, de foi, d’héritage familial ou de pur pouvoir récitatif, tout cela dans des mises en scène élégantes et éclatantes à l’écriture toujours ciselée, on ne peut s'empêcher d’y voir l'élévation d’un genre parfois un peu trop malmené par l’abondance d’effets et de radotages peu inspirés. En cela, il a tout à fait sa place auprès des leaders du mouvement que sont Peele, Eggers ou Aster.



En définitive, maintenant que cette non-révolution est en marche, pas d’inquiétude : c’est loin d’être fini, plus on en mate, plus ils vont en produire. En plus, ces films ambitieux sont relativement peu onéreux à produire, et peuvent être des succès fous (il n'y a qu’à regarder les retours sur investissement des films de Peele). L’horreur reste un des rares genres à encore attirer un public en salles, et à rester très performant sur les plateformes – en plus de possiblement rafler des prix prestigieux (Get Out).

En plus, l’elevated horror oblige les cinéastes d’horreur plus classiques à gonfler leur jeu, et on constate une propension toute particulière de gens comme James Wan à produire et réaliser des productions grand-public de qualité (The Conjuring, Malignant) tout en constatant que les portes-drapeaux semblent déjà se désintéresser de l’horreur qui leur a permis d’en arriver là. Robert Eggers, Jordan Peele et Ari Aster ont réalisé tous les trois deux films ayant mené à cette désignation de la frange de l’horreur, mais semblent s’en éloigner doucement : leurs respectifs troisièmes films The Northman, Nope et Disappointment Blvd. (à venir) ne sont plus de purs films d’horreur comme l’étaient leurs deux premières réalisations, mais bel et bien des bascules dans d’autres films de genre : l’aventure mythique, la science-fiction et la “comédie cauchemardesque”. Ces films d’horreur qui tendent à plus de tentatives d’incursions émotionnelles envers leurs spectateurs, plus dramatiques et moins gore, sanglant ou portés sur les jump-scares, on semble à la fois en avoir de plus en plus, mais aussi perdre ceux qui en ont fait ses lettres de noblesse. La question est donc épineuse, aussi complexe que digne d'intérêt. Reste donc un sous-genre qui a toujours existé, comme un constat d’une mode passagère autant qu’un chemin toujours emprunté par des auteurs singulier, toujours enclins aux innovations et apports trans-genres. L’elevated horror, qui existe donc sans réellement exister, ne devrait finalement pas dénigrer inconsciemment dans son nom l’horreur qui a toujours été un genre cinématographique majeur.

En bonus, je vous laisse avec un extrait d’interview du géant John Carpenter (Halloween, The Thing, Christine), datant d’octobre 2022 pour le webzine AVClub :

AVClub: Connaissez-vous l'expression "elevated horror"? JC: Je ne sais pas ce que ça signifie. Je veux dire, je peux deviner ce que ça veut dire, mais je ne sais pas vraiment. AVClub: Les gens l'utilisent généralement pour désigner les films d'A24, une horreur très métaphorique. Hereditary, Midsommar, des films comme ça. JC: Je n'ai aucune idée de ce dont vous parlez.