• Jofrey La Rosa

ALPHA WANN - DON DADA MIXTAPE VOL.1 (critique)

Mis à jour : juin 1

Après UMLA, Alpha Wann revient réaffirmer si c'était nécessaire sa suprématie française sur le rap technique qu'il affectionne tant. Cependant, l'heure semble être à l'ouverture, mais pas aux concessions. Une première chronique musicale pour son auteur, soyez indulgent…

Après son album UMLA en 2018, Alpha Wann est considéré par beaucoup comme un des meilleurs rappeurs français actuels. C’était déjà plus ou moins le cas avant, notamment grâce à ses débuts de carrière au sein des groupes 1995 et L’Entourage, puis à sa série de 3 EP nommée Alph Lauren. Mais avec ce premier album, Alpha Wann a acquis un respect global de la communauté rap comme étant le roi de la technique. Mais qu’est-ce que la technique dans le rap ? Entre les assonances, allitérations, multisyllabiques, fast-flow et autres placements millimétrés, le terme est un peu galvaudé. Alpha Wann c’est le flow, les placements, l'écriture précise et complexe, aux multiples couches de lecture. La compréhension globale d’un de ses morceaux est quasi impossible. Il y aura toujours quelque chose à trouver, à aller chercher.


Beaucoup plus productif qu’auparavant, on l’avait laissé en 2019 avec des apparitions assez marquantes avec son pote Nekfeu sur “Compte les Hommes” puis sur un son trap un peu inattendu avec Key Largo (“Jeune demoiselle 2.0”). En 2020, il offre davantage de featurings, mais uniquement à des artistes avec lequel il y a des atomes crochus, que ce soit des amis (Sneazzy, Nekfeu, S.Pri Noir, Deen Burbigo, Infinit’, KSA) ou des comparses avec un univers très marqué (Freeze Corleone, Captaine Roshi), parfois même assez éloigné du sien (Laylow). Après le succès fou de “Rap Catéchisme” (avec Freeze) et quelques annonces en soum-soum d’un projet en guise de successeur à UMLA, Alpha Wann et le label Don Dada, dont il est le co-créateur avec Hologram Lo’, annoncent la sortie de la Don Dada Mixtape Vol. 1. En guise de sauvetage de l’année 2020, on ne rêvait pas mieux.

Et le moins que l’on puisse dire au prime abord, c’est qu’Alpha Wann conserve son attitude cloisonnée de gardien du rap, d’amoureux des rimes et de kickage pur et dur. Mais en plus de ça, en laissant du terrain à des artistes de son label (KSA, Infinit’), des anciens respectés (VEUST, Kaaris), des proches (Lesram, 3010, le gang RPTG avec KSA, Ratu$ et beaucoups des beatmakers), voire des amis (Nekfeu, Deen Burbigo), sans compter des têtes d’affiche hardcore (Freeze Corleone, Kalash Criminel). Alpha Wann laisse le micro à plusieurs reprises sur la tape, à Ratu$, KSA et même à Nek le Fennec pour des morceaux solos. Des featurings à foison, une ouverture au-delà de son cercle direct, la mise en avant de petits (proches) de son label, Alpha ressuscite l’esprit mixtape des débuts, en guise de salle d’attente démonstrative avant un nouvel album solo, où il veut tout exploser.

Nous voici donc en cette mi-décembre 2020, au terme d’un second confinement annonçant les fêtes prochaines (et une troisième vague?). La Don Dada Mixtape Vol. 1 sort et cartonne. 24000+ ventes en première semaine (Alpha avait fait 6000 sur la même période avec UMLA). Et si on sait que Alpha Wann s’en fout des chiffres (“J'pense à mes derniers jours, pas au nombre de ventes de la première semaine”), il faut se rendre à l’évidence : c’est un succès. D’autant plus que la concurrence était rude cette semaine du 18 décembre, puisque Jul, Landy et le duo Vald/Heuss l’Enfoiré sortaient eux aussi leur projets. Peut-être est-ce dû à la présence extensive de Nekfeu (4 titres), à l’ouverture vers d’autres artistes avec le vent en poupe, ou une démocratisation de ce type de rap écclesiastique. En effet, plus tôt cette année, le succès énorme de l’album LMF de Freeze Corleone montre s’il était nécessaire que le rap sans concession à sa place dans un paysage rapologique désormais sans frontière et maillant tous les pores de la pop culture. 17 titres de rap plus tard, que retient-on de cette mixtape ?


Quand commencent les premières notes de "Mitsubishi", on assiste au gimmick de Richie Beats “Oh my god”, puis d’une intro avec couplet unique, avant qu’Alpha fait une démonstration en deux parties, à cheval avec “Philly Flingo”, dotée de punchs bien senties et de placements précis, qui plus est avec nonchalance. La troisième track “Soldat tue soldat” est le premier (double) feat de l’album, avec une ouverture et un cloisonnement en même temps : Kaaris d’un côté, qui signe un de ses meilleurs couplets récents, Infinit’ de l’autre, toujours aussi mathématique. Suit le match retour du feat avec Freeze Corleone (clairement le MVP de l’année), qui après “Rap Catéchisme” avait du boulot pour être au niveau. Et si on sent que “NY à fond” est enregistré au même moment par les deux MCs, sur une prod au poil de Flem et Congo Bill, le premier morceau a le bénéfice d’être arrivé avant dans nos esgourdes et qu’on l’a poncé jusqu’à la moelle. Reste un morceau visuel et au passe-passe toujours aussi efficace et aisé, qui fera taire même les plus réfractaires. Dans “San Andreas”, pas d’Alpha à l’horizon. Place à Lesram et Nekfeu, qui découpent une prod moderne qui laisse néanmoins de la place aux kickers. Et ça kicke à fond. Nekfeu lâche un “Skyrock : pédophile FM, chez nous, y’a personne qui les aime” à la fois osé et offensif. Ce à quoi Alpha répond dans “apdl” avec “Certifié disque roro sans entrer dans la playlist de Laulau, si j’l’ai fait, tu peux l’faire, qualité en guise de promo”. Dans cette phase, il mixe ego trip, petite pique, discours motivationnel et devise empruntée à Deen Burbigo. “aaa” est un des sommets de la tape, avec un passe-passe entre Feu et Flingue, dantesque en tous points. L’esprit new-yorkais de la A$AP Mob se retrouve sur “Pistons and Pacers” avec Kalash Criminel, dans un son étonnant et enivrant. Le solo de Nekfeu “Malevil” est un beau morceau simple et épuré d’un artiste qui revient au b.a.ba de sa musique, un rap kické et placé, incisif. Puis on a des prods plus oldies, à la Griselda Records, avec “Carrelage italien” et “3095 pt 2”, où ça kicke sec, avant qu’Alpha ne conclue le projet avec “La lune attire la mer” avec un texte engagé et des placements sûrs.


Don Dada Mixtape Vol.1 a une ambiance cohérente new-yorkaise, dans les flows, les beats épurés, et le sous-texte revendicatif, très mixtape, avec des titres courts et coup-de-poing, plusieurs artistes aux styles divers, sous la même bannière unificatrice du label Don Dada. Un projet familial, ouvert mais sans compromis sur une vision jusqu'au-boutiste du rap, dans une étude scientifique de l’art rappé, où Alpha Wann s’impose définitivement sur le trône du rap technique en France. Mais il ne demande qu’à être destitué… Et Philly Flingo nous a prévenu : “Deuxième album, c'est après, ça s'ra la crème de la crème”. En attendant, soyez sûr.e.s que UMLA et ce projet seront bien évidemment toujours en rotation par ici.


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