ATLANTA (critique S1 & S2)

En 2016, le renaissance man Donald Glover crée la série Atlanta. Il y applique toutes ses obsessions dans deux saisons de haute volée, que nous avons décidé de passer en revue avant la saison 3, actuellement diffusée sur OCS.

Quand Donald Glover, dont l’alias en tant que rappeur est Childish Gambino, quitte la sitcom Community après cinq saisons en fin 2013, c’est supposément pour s’occuper de sa carrière musicale. Sauf que très vite, il met en branle une série pour FX, une chaîne américaine du réseau Fox, sur laquelle il va s’investir à fond : acteur principal, scénariste, producteur et même parfois réalisateur, il est sur tous les fronts. Ce qu’il décrit lui-même comme un “Twin Peaks avec des rappeurs” est en réalité une dramédie surréaliste dans une Atlanta déchirée et où ces jeunes gens essayent de se faire une place dans le milieu du rap, tout en tentant de comprendre le monde qui les entoure et les a façonné. La série suit tout d’abord Earn (Glover), qui a laissé tomber Princeton et qui galère entre plusieurs petits boulots, père d’un enfant avec Vanessa (Zazie Beetz), avec qui il est dans une relation compliquée (au mieux ouverte, au pire cruelle et froide). Il va tenter de s’imposer en tant que manager de son cousin dealer Alfred (Brian Tyree Henry), dit ‘Paper Boi’, qui commence à percer sur internet grâce à son rap. Il y a aussi Darius (Lakeith Stanfield), ami un peu perché d’Alfred, aussi déconnecté que détenteur de vérités. De ce casting réduit et parfait, Glover s’adjoint également les services d’un entourage derrière la caméra qui a fait ses preuves dans sa carrière musicale : Hiro Murai à la réalisation (clippeur incroyable qui a signé This is America et les meilleurs clips de l'artiste, mais aussi des épisodes de séries telles que Barry et Station Eleven), Stephen Glover, Fam Udeorji et Ibra Ake à l’écriture, tous issus de son entourage direct. Paul Simms (Boardwalk Empire, Flight of the Conchords) vient apporter une caution plus traditionnelle à cette comédie qui s’annonce singulière.


Et c’est en effet à mille lieues des sitcoms classiques que décident de s’inscrire Glover et son équipe. Atlanta est une comédie certes, mais intrinsèquement liée aux drames de galériens de la vie, avec une dose non négligeable d’un onirisme surréaliste qui n’est pas s’en rappeler en effet une certaine série signée David Lynch. Sans toutefois s’y complaire, parce qu’Atlanta trouve immédiatement un ton, un rythme, une narration, qui en font une série à part. Chaque épisode est une expérience, une tentative stylistique, thématique et douce-amère d’une idée forte, au sein d’une narration globale plus sous-jacente, avec des personnages bloqués mais qui avancent avec un rythme différent, décousu, lancinant et propre, pour un résultat tantôt impactant tantôt bousculé, mais toujours juste. Le spectateur a toujours l’impression agréable d’être stimulé, d’être constamment pris pour un être pensant intelligent et émotionnel, sans pour autant palier au fun d’une comédie de la marge ; sensation renforcée par l’utilisation de l'aspect granuleux de pellicule (d’abord forcée au numérique sous-exposé de la saison 1, puis réellement en Super 16mm en saison 2). Atlanta est exigeante, mais Atlanta est aussi généreuse, engagée et d’une intelligence rare et précieuse.


Au cours de ses deux premières saisons, Atlanta déploie une batterie de 21 épisodes de haute volée. Chacun a ses particularités, ses aspérités, sa note d’intention propre, et brille par des propositions parfois douces, parfois amères, mais souvent les deux à la fois. On peut décrire chacun d’entre eux par une idée simple : l’épisode de Justin Bieber, l’épisode du barber, l’épisode du débat télé, l’épisode de l’alligator, l’épisode de la boîte de nuit, l’épisode du tee-shirt… Dans un format assez réduit et concis (entre 20 et 40 mn, mais souvent autour de 26), l’équipe de Glover enchaîne les masterclass et masterpieces avec une aisance infinie, qui brillent dans des épisodes hors du temps tels que Teddy Perkins (où Darius rencontre une sorte de Michael Jackson fou) ou Juneteenth (où Earn et Van se rendent dans un déjeuner mondain célébrant la fête de l’Émancipation des esclaves Noirs-Américains). Mais ce ne sont que des exemples parmi d’autres, où la série rayonne d’une aura incroyable. C’est de cette originalité profonde et juste qu’Atlanta arrive à tirer un constat immédiat et fort d’un état du monde, des États-Unis et d’un peuple encore et toujours opprimé et mis de côté, pour signifier toujours plus haut une pensée passionnante et belle. Et elle le fait par le biais d’un surréalisme inspiré d’un concept théorisé par D. Scot Miller comme “afro-surréaliste”. Un dérivé de la “négritude” plus connue en France, et que Sartre avait décrit comme “le contenu du poème, c’est le poème comme chose du monde, mystérieuse et ouverte, indéchiffrable et suggestive; c’est le poète lui-même”. Miller parle de l'afro-surréalisme comme d’un mouvement à la fois contestataire et ouvert, voulant inclure tout le monde, à l’opposé de la ségrégation. Il s’est servi de l’analyse d’Amiri Baraka du travail d’Henry Dumas, en le décrivant comme le constat d’un monde entier tout à fait différent et construit, mais organiquement connecté au nôtre. Dans celui-ci, les histoires sont des fables, morales, mystiques, magiques et mythologiques, où les rêves, émotions et images résonnent longtemps. Tout cela correspond parfaitement à Atlanta, qui ne se force pourtant pas à appliquer cette doctrine à la fois belle, grande mais pouvant paraitre réductrice, et où le surréalisme vient faire glisser le paradigme à l’œuvre dans la série, pour la magnifier de sa grandeur.



Pour en savoir plus sur l’afro-surréalisme : Wikipédia / Le Manifeste / Essai vidéo de Thomas Flight.