ATHENA (critique)

Film-événement qui a fait fureur à la Mostra de Venise, Athena a débarqué aujourd'hui sur Netflix. Une bombe filmique réalisée par Romain Gavras, à qui on devait déjà Notre Jour Viendra et Le Monde est à toi.

Depuis leurs débuts dans le collectif Kourtrajmé, les membres de la team ont signé des dizaines de clips mémorables, mais aussi des documentaires impactants et depuis quelque temps déjà, des longs-métrages de fiction. Kim Chapiron a été le premier à s’y coller (Sheitan, Dog Pound, La Crème de la Crème), mais Romain Gavras puis Ladj Ly l’ont vite suivi, pour des films le plus souvent réussis et toujours dignes d'intérêt. Romain Gavras était passé au cinéma en 2010 avec Notre Jour Viendra, drame violent et halluciné avec Vincent Cassel et Olivier Barthélemy, dont l’échec cuisant au box-office a éloigné le réalisateur des caméras un bon moment. Ce n’est qu’en 2018 qu’on découvre son nouveau long-métrage, Le Monde est à toi. Dans ce film coup-de-poing, il mettait toutes ses obsessions formelles et thématiques dans une sombre affaire de trafic, avec Karim Leklou, Isabelle Adjani et là encore Vincent Cassel. On aura donc attendu uniquement trois ans pour découvrir son nouveau film, diffusé directement sur Netflix. Mais attention, Athena n’est pas une bouze produite pour gonfler le catalogue de la plateforme, mais bel et bien un film de prestige pour celle-ci, vendu comme tel, et même montré dans un des plus grands festivals du monde : la Mostra de Venise.


Tout le travail de Romain Gavras, bien éduqué par son papa Costa-Gavras, est centré sur les inégalités sociales et de classes. Traversée d’images dures et fortes et de revendications frontales, sa filmographie tendait à un film-somme comme peut l’être perçu aujourd’hui Athena. Mais qu’est-ce que ça raconte au juste ? Dans une cité française, à la suite d’une énième bavure policière, un jeune homme perd la vie. Karim (Sami Slimane), l’un de ses frères, prend les armes avec tous les jeunes de la cité, tandis que leur grand frère militaire Abdel (Dali Benssalah) tente d’apaiser les choses et de faire l’intermédiaire avec la police, à cran. Co-écrit par Romain Gavras, Elias Belkeddar et Ladj Ly, à qui l’on doit Les Misérables, sorti en 2019 et récompensé par quatre César et un Prix du Jury à Cannes, Athena répond beaucoup à la colère qui animait déjà ce film. La bavure policière, les jeunes qui embrasent la cité, la police qui envenime les choses… Comment éviter la redite de ce succès autant académique que public ?

C’est là que Romain Gavras intervient et livre, derrière son drame social, une véritable tragédie évocatrice, qui touche toute une fratrie : le premier est un dealer qui ne pense qu’à son business, le second un militaire tiraillé entre la raison et son émotion, le troisième un jeune dont l’avenir semble morose et la rage est palpable. Et enfin Idris, le petit dernier, victime du Mal ambiant. Évidemment, les enjeux vont bien au-delà de cette simple opposition fraternelle, puisqu’immédiatement la cité se soulève, pour venger la mort de leur camarade, tombé sous les coups de policiers. Gavras a l’intelligence de reprendre ce champ-lexical datant de la Grèce Antique, cette contrée dont il est d’ailleurs issu de l’immigration. La cité, la polis, même combat : une communauté “d’animaux politiques” selon Aristote. Le problème ici est que les limites de la démocratie ont permis l'émergence de positions frontales et extrémistes des deux côtés, qui ont implosés pour avoir toute une multitude de points de vue divergents sur le même souci : le bien-être de la Cité. La Cité dans le sens d’État actuel, en crise multiple, mais dont la police et la justice semblent désormais ne plus faire leur travail, alors que les citoyens ne se sentent plus considérés comme tels.


Tout un programme donc qu’Athena, autant un pamphlet qu’une bombe, dans laquelle Gavras pose des questions centrales sans se risquer à y répondre, saisissant la complexité du propos et sa position d’artiste. Dans une folle chorégraphie de corps, de larmes, de feu, d’images et de sons, la caméra du réalisateur déambule avec une technicité folle dans toute la cité d’Athena, là encore une référence bien sentie et symbolique au berceau de la démocratie. Ses comédiens, que ce soit l’incroyable révélation qu’est Sami Slimane ou le plus expérimenté Dali Benssalah (No Time To Die, Mes Frères et Moi), sont électriques et magistraux, et mènent cette tragédie d’une tension crescendo, pourtant déjà bien haute à l’ouverture du film. Celle-ci est d’ailleurs sidérante de maestria, tant dans l’exécution que dans la vibrance qu’elle dépeint. La rage, l’émotion et la colère, la caméra de Gavras les capture pour livrer un film évidemment coup-de-poing, mais aussi un superbe exercice de style (jamais gratuit) et de réflexion, qui évoque toute l’œuvre d’un cinéaste français important. On pense bien évidemment à la folie furieuse du clip de Pour Ceux (Mafia K’1 Fry), mais aussi à Stress (Justice) et sa violence d’une cité au bord de l’implosion, à celui de No Church in the Wild (Jay-Z & Kanye West), aux images de guérilla élevées au rang d’art. En définitive, Athena est une proposition de cinéma dure et intelligente, intense et percutante, qu’on est pas prêt d’oublier tant sa puissance dépasse les carcans de son médium.