• Pauline Lecocq

ARIANE (critique)

Sorti il y a 65 ans cette année, Ariane (Love in the afternoon) est le deuxième film de Billy Wilder avec l’icône Audrey Hepburn. Pauline Lecocq vous explique pourquoi c’est un petit bijou sur PETTRI.

Ariane est un film important dans la carrière de Billy Wilder. En effet, après s’être séparé de Charles Brackett, son comparse scénariste et producteur depuis les années 30, le cinéaste démarre une longue et fructueuse collaboration avec I.A.L . Diamond. Ici, ils adaptent le roman de Claude Anet (pseudonyme de Jean Schopfer), Ariane jeune fille russe, publié en 1920. Ils écriront en tout 12 films ensemble, entre 1957 et 1981 (date du dernier film de Wilder, Victor la gaffe), dont les célèbres chefs d’œuvre Certains l’aiment chaud (1959) et La Garçonnière (1960).

Ce long-métrage marque aussi la deuxième et dernière collaboration entre l’actrice Audrey Hepburn et Wilder, après le charmant et réussi Sabrina (1954). On reconnaît d’ailleurs quelques thématiques similaires dans Ariane, notamment l’homme volage qui s’éprend d’une femme ingénue plus jeune, mais aussi l’aspect du conte avec la jeune musicienne qui rencontre un riche homme d’affaires (à Paris, en plus !), et qui se met elle-même à raconter des histoires.

Car le film reprend la thématique fétiche du cinéaste : le masque, le rôle à jouer, parfois via un travestissement. Tout comme Susan (Ginger Rogers) dans Uniformes et jupons courts (1942) qui devait continuer à passer pour une fille de douze ans pendant plus longtemps que prévu, Ariane joue un rôle. En effet, elle s’impose elle-même celui d’une femme volage et expérimentée pour pouvoir retenir l’homme qu’elle aime alors qu’elle souffre de plus en plus de son comportement de Don Juan et qu’elle s’enferme lentement mais sûrement dans son personnage. Niveau costume, elle va même jusqu’à emprunter un manteau d’hermine et se travestir en grande bourgeoise. En fin de compte, elle fait semblant de ne pas s’attacher alors que l’effet inverse se produit chez elle et qu’elle tombe encore plus amoureuse de Frank Flannagan (Gary Cooper). Le masque est donc de plus en plus lourd à porter, et l’on se dit que Marivaux n’est pas très loin en termes de jeux de rôles de l’amour et du hasard.

Le long-métrage a par conséquent plusieurs niveaux pour nous : on peut y voir un film romantique avec cette histoire d’amour entre deux personnes de milieux complètement différents et qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Mais également une comédie avec certains personnages secondaires (le mari qui veut se venger notamment) et tout le pan détective privé amené par le personnage du père de l’héroïne, joué par un Maurice Chevalier en très grande forme avec son accent français à couper au couteau. Celui-ci amène également le côté patrimoine français, avec les clichés américains de cartes postales sur la France et Paris dont le film s’amuse (voir notamment la belle introduction du film qui décrit ces clichés en les détournant un peu, ce qui est très jouissif). Enfin, on ne peut s’empêcher de déceler une certaine cruauté dans les rapports amoureux, avec une héroïne qui doit cacher ses sentiments et prétendre être quelqu’un d’autre pour pouvoir un tant soit peu éveiller l’intérêt de l’homme volage dont elle s’est éprise. Elle est ainsi dans l’attente et le sacrifice, alors qu’elle joue la femme mystérieuse, épicurienne et désintéressée, tant et si bien que le spectateur, qui s’amusait de la supercherie au début, en vient à avoir mal pour elle, ce qui culmine en un grand moment d’émotion durant la dernière scène. Cette héroïne raisonnable et amoureuse nous rappelle le personnage de Joan Fontaine dans l’immense film de Max Ophüls, Lettre d’une inconnue (1948), avec le temps qui passe et l’héroïne qui se sacrifie et qui attend l’homme qu’elle aime alors que lui ne ressent pas nécessairement la même chose à son égard.

Pour nous, il s’agit d’une des mises en scène de Wilder les plus réussies. En effet, il adopte une certaine grâce avec des plans longs et de légers mouvements de caméra qui viennent délicatement envelopper ses personnages ou accentuer un effet comique (voir la scène avec le chariot avec des verres à champagne qui circule entre Flannagan et les musiciens). Le cadre est souvent rempli, que ce soit un certain fouillis chez Ariane et son père ou l’aspect organisé et rectiligne de la suite d’hôtel de Flannagan, qui va devenir de plus en plus désordonnée avec l’influence de l’héroïne. Notons d’ailleurs le grand soin apporté aux décors qui est l’œuvre du grand décorateur Alexandre Trauner (Les Enfants du Paradis et plusieurs autres films mémorables de Marcel Carné). Il collaborera ensuite plusieurs fois avec le cinéaste et remportera d’ailleurs un Oscar pour son travail remarquable sur La Garçonnière (1960). Les couloirs ici représentent des lieux d’attente et de transition d’un rôle à un autre (pour Ariane mais également pour le mari trompé par exemple) et sont donc d’une importance capitale dans le scénario et la mise en scène. Par ailleurs, en pensant à Avanti et à d’autres films du réalisateur, l’on ne peut s’empêcher d’imaginer qu’ils mériteraient presque un papier d’analyse à eux seuls !

À part quelques running gags un peu lourds (le pauvre chien qui se fait rouspéter constamment, les musiciens tsiganes), on tient à souligner la qualité d’écriture et notamment les dialogues superbes, comme d’habitude. D’autre part, le couple Audrey Hepburn et Gary Cooper fonctionne bien, elle merveilleuse en jeune femme adorable et lui parfait avec son côté cowboy, jovial et séducteur, virant tous deux vers un registre plus dramatique. Cependant, le rôle de Franck Flannagan avait été proposé à Cary Grant au départ, mais il avait refusé parce qu’il se trouvait trop vieux ! Gary Cooper avait ensuite accepté le rôle mais il était alors plus âgé que Cary Grant, donc la différence d’âge entre les deux protagonistes se fait sentir (30 ans !), même si elle est assumée dès le début par le film.

Tourné à Paris, cette romance dans une Ville Lumière idéalisée est un film charmant, drôle et émouvant, tout en étant un hommage à Ernst Lubitsch, le maître de Billy Wilder. Alors qu’il reste l’un des films les moins connus du cinéaste, nous vous recommandons donc fortement Ariane, vous en ressortirez en fredonnant l’air magnifique de « Fascination » comme l’héroïne !


0 commentaire