AGE OF EMPIRES IV (critique)

16 ans après le troisième opus, ça y est, Age of Empires IV est enfin sorti ! Est-il à la hauteur de la saga Age of Empires ? Quelles sont les nouveautés qu’il apporte ? Et finalement, est-ce qu’il vaut le coup ? Réponses signées Julien Lecocq !

La sortie d’Age of Empires IV, c’est ce genre d’évènement qui bouleverse la galaxie du RTS (real-time strategy), et de façon plus générale celle du jeu-vidéo. J’exagère à peine, la saga Age of Empires ayant tant marquée, la sortie de ce nouvel opus a suscité une sacrée hype, ce qui signifie aussi son lot d’attentes et de fantasmes. La sortie d’AoE4 a été annoncée en grandes pompes officiellement en 2017, via un trailer ô combien prometteur bien que sacrément vague.

Ce trailer, ou plutôt teaser, a complètement conquis le public, en jouant habilement sur l’esprit de fidélité du public de la saga AoE. En effet, en passant en revue les différents opus de la saga avec leurs époques respectives (à savoir Antiquité, Moyen-Âge et Temps Modernes), le teaser titillait carrément la fibre affective, voire émotive, avec cette phrase : "Together, we have all battled through history" ("Ensemble, nous avons tous combattu à travers l'histoire"). Mais pourquoi insister sur ce trailer/teaser ? Eh bien parce que cette vidéo était assez vague, et qu’elle a donc suscité des attentes et des fantasmes importants concernant la nouvelle époque choisie de ce quatrième opus. Mais surtout, la phrase de conclusion a particulièrement marqué : "Now a new age is upon us" ("Maintenant, une nouvelle ère est à nos portes"). Que fallait-il faire de cette information ? La majorité des fans (y compris moi-même) ont cru avec beaucoup d’ardeur que ce nouveau chapitre (et peut-être chapitre final) allait enfin sauter un grand pas : choisir l’époque contemporaine, l’époque ultime agrée de conflits mondiaux et qui pourrait ainsi clore cette saga en maestria, avec une pointe de philosophie et de recul sur la guerre et notre monde actuel. Mais hélas, il n’en fut rien, cet épisode IV ne fut pas un Nouvel Espoir... En effet, deux ans ont passé. Puis soudain, une nouvelle annonce a été faite, qui a définitivement sapé le moral et les espoirs d’une grande partie du public en attente de cet AoE4 : l’époque choisie serait donc DE NOUVEAU le Moyen-Âge... Comme beaucoup d’autres, j’ai été très déçu par ce choix peu aventureux, et surtout peu justifiable.

En effet, ces dernières années, Microsoft a eu l’excellente idée de ressortir en "Definitive Edition" (versions améliorées et agrémentés d’extensions des jeux de bases) les trois premiers opus de la saga. Et il faut dire que la "Definitive Edition" d’Age of Empires II (celui situé au Moyen-Âge) est particulièrement riche (à ce jour, il compte au total 39 civilisations et 34 campagnes !), ce qui interroge vraiment sur la non-nécessité de revenir une nouvelle fois à cette époque pour le N°4 de la saga. Mais bon, le choix était donc fait. Qu’en est-il donc de cet Age of Empires IV ?

Il me semble assez logique de commencer à évoquer plus en détails le fond du jeu, avec ses civilisations notamment, et de passer ensuite au gameplay. Malgré donc cette déception initiale, il serait quand même assez immature de rejeter en bloc tout ce que cet AoE4 a à offrir, car il en a des choses à offrir. En effet, un des gros points positifs sont les civilisations Asiatiques proposées, qui font en plus complètement sortir de leurs zones de conforts les joueurs aguerris de la saga : - le Califat Abasside, - le Sultanat de Delhi, - les Chinois et leurs différentes dynasties, - et les Mongols. Ces derniers sont d’ailleurs les plus spéciaux et les plus intéressants à jouer à mon sens, tant ils détonnent avec la façon de jouer habituelle de la saga. Ce qui est agréablement étonnant, c’est le choix précis de ces entités politiques tant sur les plans géographiques qu’historiques. Par exemple, les Abassides étaient un Califat en actuel Irak du VIIIème au XIIIème siècle, et le Sultanat de Delhi quant à lui était un sultanat musulman du nord de l’Inde du XIIIème au XVIème siècle. On peut difficilement faire plus précis, et c’est une sacré bonne surprise de la part d’Age of Empires. Car il faut bien souligner que l’opus médiéval, Age of Empires II avait la fâcheuse tendance d’essentialiser les civilisations, dans le sens où par exemple, la civilisation des Britanniques devait aller de l’âge des Vikings jusqu’à la Guerre de Cent ans. Ce qui posait sacrément problème, à partir du moment où l’unité unique était ancrée dans une époque et pas une autre (on imagine difficilement les fameux archers-longs anglais de la guerre de Cent ans à l’époque des Vikings...). C’est donc un sacré gros point positif pour ces factions asiatiques de davantage les rendre historiques, authentiques et réalistes. Et c’est d’autant plus un sacré contraste en sachant que dans Age of Empires II, les "Sarrasins" par exemple, étaient censés englober tout le Moyen-Orient médiéval, paye ton point de vue euro-centré... Hélas pour ce qui est des civilisations Européennes d’AoE4, on retombe néanmoins dans les mêmes travers qu’AoE2, avec les Français, les Anglais et les Allemands (quelles époques? On n’en sait rien). Si on avait voulu faire l’équivalent de précision des civilisations asiatiques, il aurait fallu proposer le Royaume de France et le Royaume d’Angleterre de la Guerre de Cent ans (vu qu’apparemment la Guerre de Cent ans est une obsession d’AoE, alors qu’on est sur du Moyen-âge assez tardif...) Mais je chipote un peu... Il faut tout de même souligner que ces civilisations asiatiques "rafraîchissantes" ne constituent que la moitié du total des civilisations proposées par Age of Empires IV... Concernant le choix des campagnes, c’est plutôt décevant, on reste sur du giga classique, avec Guillaume le Conquérant, Jeanne D’arc et Genghis Khan, pour ne citer qu’eux. Les campagnes ont aussi une mécanique particulière, car le jeu semble aborder un aspect très documentaire, qui semble avoir complètement conquis certains, mais qui me laisse pour ma part assez perplexe. Ce qui faisait un charme particulier des campagnes d’AoE2, c’était la narration avant et après chaque mission, en particulier celles d’après, qui commentaient les décisions prises durant la mission et les justifiaient de façon historique (par exemple, lors de la bataille de Tours, le fait de privilégier l’infanterie à la cavalerie, avantageux en terme de gameplay pour contrer l’adversaire, est ensuite justifié sur un plan historique). Cette mécanique était très agréable et avait un certain charme, car on faisait une véritable distinction entre ce qu’était l’interprétation du jeu vidéo (le temps de la mission), et la réalité historique expliquée (le moment détente, où on est emmené dans une histoire). La narration instaurait justement une sorte de mécanique de récompense, où après avoir un peu galéré lors de la mission, on était ensuite plongé dans une histoire passionnante (où en tout cas, rendue passionnante, il faut bien le dire), et on était véritablement intrigué par quelle direction cette histoire allait bien pouvoir prendre. Et surtout, la narration par des personnages tiers, reliés de près ou de loin à l’intrigue, avec parfois un retournement de situation finale (la campagne de Barberousse) était une idée particulièrement brillante. Pour AoE4, c’est tout l’inverse. Déjà, la narration se fait PENDANT la mission, ce qui est à mon goût particulièrement irritant, on nous dit indirectement quoi faire constamment sans laisser aucune initiative au joueur... De plus, comme évoqué plus tôt, l’aspect documentaire est très ancré dans le jeu, car après chaque mission effectuée, on débloque quelques vidéos documentaires en prise de vues réelles (sur le fonctionnement d’un trébuchet ou autre...), ce qui pour moi, fait définitivement sortir du jeu, à ce moment là, autant regarder un documentaire directement... Il va donc maintenant falloir aborder le gameplay. Là aussi, tout n’est pas à jeter. Dans ce nouvel opus, il y a beaucoup d’automatismes (par exemple la collecte d’impôts avec les Chinois), ce qui peut en rebuter quelques-uns. Mais le gameplay est en fait vraiment intéressant concernant les nouvelles civilisations évoquées plus haut, comme les Abassides par exemple. En effet, ces derniers utilisent la Maison du Savoir comme bâtiment-clé, offrant de nombreux avantages et qui permet au joueur une façon de jouer intéressante. Les Chinois aussi, avec leur système de Dynasties, chacune offrant des avantages particuliers, sont aussi très intéressants à jouer. Mais le grand must est sans doute les Mongols. Il faut bien le dire, jusque-là, les Age of Empires ne savaient pas trop comment proposer des civilisations nomades avec un gameplay cohérent. Et là, AoE4 rafle plutôt la mise, les Mongols sont assez réussis, en misant beaucoup sur la chasse pour la collecte de nourriture avec des bonus spécifiques, la possibilité de déplacer ses bâtiments, ou encore la construction d’un temple avec des bonus spécifiques sur les mines de pierre. Il faut aussi faire mention des archers de cavalerie qui peuvent tirer en mouvement, là aussi une impasse dans laquelle était AoE depuis longtemps, et qui s’en sort ici honorablement. Pour l’ensemble des civilisations, la cavalerie lourde utilisant des lances au moment de la charge, puis passant à l’épée pour le corps-à-corps est une très bonne idée. La possibilité de tendre des embuscades dans les bois est aussi une proposition intéressante, mais n’est pas très bien exploitée (toutes les unités peuvent se cacher et attaquer subitement dans les bois, or la cavalerie en réalité ne pourrait être avantagée, les chevaux pouvant facilement se casser la tronche à cause du terrain). AoE4 met aussi beaucoup en avant la construction de défenses et de fortifications, qui sont plutôt réussies, ce qui nécessite donc l’utilisation quasi-systématique d’armes de siège pour les contrer, une cohérence bienvenue.

Aussi, les batailles navales sont plutôt réussies, les navires de guerre lourds tirant sur les côtés, là aussi, une cohérence bienvenue. Mais, en gros, voilà, pour le gameplay, on a fait à peu près le tour...

Au final, pas grand-chose de nouveau en vérité. Le jeu reprend même carrément directement une mécanique d’AoE3, de construire des monuments pour changer d’âge. Où sont les nouveautés ? Celles qui font le noyau du jeu ? Concernant rapidement l’esthétique du jeu, on ne va pas se mentir plus longtemps, de façon générale, l’esthétique du jeu fait très jeu mobile, voire cartoonesque, et peut être assez repoussoir. Cela a d’ailleurs donné lieu a des commentaires enflammés, considérant que le jeu était moche. Ce qui n’est pas complètement faux, et pose sérieusement question sur le public visé.


Car oui, il faut bien maintenant en arriver à cette question : quel public est-il visé avec cet Age of Empires IV?

Car comme on l’a vu, la sortie de ce nouvel opus semblait plutôt tabler à la base sur le public fidélisé et acquis de la saga. Mais de nombreux éléments vont à contre-sens de cette optique :

- Pourquoi choisir de nouveau le Moyen-Âge ?

- Pourquoi des campagnes déjà largement connus des joueurs d’AoE2 ?

- Pourquoi cet aspect documentaire des campagnes ?

- Pourquoi ce manque d’initiative lors des missions de campagnes ?

- Pourquoi ces automatismes ?

- Pourquoi cette esthétique de jeu mobile ?

Pour moi, cela semble tomber sous le sens. Le public visé par cet Age of Empires IV est tout simplement un public nouveau, jeune et néophyte. Car oui, Age of Empires II, avec sa "Definitive Edition", ravit déjà son public fidélisé, pourquoi chercher à le contenter de nouveau, alors qu’on peut carrément acquérir à peu de frais un nouveau public ? Pour moi, tous ces éléments pris en compte convergent vers cette conclusion : Age of Empires IV n’est pas pour les fans d’Age of Empires, il est pour les jeunes générations qui ne connaissent pas encore la saga. Étant moi-même un joueur particulièrement aguerri de la saga Age of Empires, je dois bien dire que ce quatrième opus me laisse plutôt de marbre, tant il est si peu novateur, et même plutôt décevant. Et le succès du jeu, ainsi que sa promotion au sein de la communauté Gaming de Youtube me laisse perplexe et songeur, car on met en avant le jeu de façon très positive, sans aucun esprit critique, sans aucun recul, le présentant comme un quasi-chef d’œuvre, comme le jeu du moment, ce qui pose sacrément question, encore une fois, sur le public visé, et surtout, sur la méthode de promotion du jeu. Pour ne pas finir cette critique de façon aigrie et décevante, je vous propose un antidote, dont je ferais peut-être une critique. Il s’agit du jeu de stratégie 0 A.D., un jeu gratuit en open source (on peut donc le partager ou même le modifier soi-même à souhait) créé par Wildfire Games, exclusivement en anglais. Il s’agit là, à mon humble avis, d’un véritable petit bijou. Le jeu reprend totalement le gameplay d’Age of Empires (du 3 par certains aspects), et ce n’est pas un hasard, car il a été conçu comme un "mod" (une modification) d’Age of Empires II. Mais là où ce jeu frappe fort, c’est d’avoir choisi comme époque l’Antiquité, avec pour base la période hellénistique (l’époque des royaumes successeurs d’Alexandre le Grand et des Guerres Puniques entre la jeune Rome et Carthage), mais lorgne aussi du côté de l’Antiquité Classique (l’Empire Perse, Athènes et SPARTAAAAA) et de l’époque Romaine (il y a les Gaulois, cocoricooo !). Pour le coup, on est totalement dépaysé, et admiratif des technologies et du génie militaire comme civil de l’époque. Car oui, le jeu se veut très fidèle historiquement (ce qui ravit évidemment le "nerd" d’Histoire ancienne que je suis), mais qui n’est absolument pas rebutant pour les néophytes. Le jeu apporte aussi de véritables nouveautés en termes de gameplay, les soldats récoltent des ressources et construisent des bâtiments, on peut les placer sur des murs ou des bateaux, il y a des éléphants, des chariots de guerre ainsi que tout un système de mercenariat... Bref, le jeu est toujours en développement, et même s’il n’est pas fini (il n’y a pas de campagne pour l’instant), je prends mon pied avec 0 A.D. comme je ne le prendrais jamais avec Age of Empires IV. Si vous êtes curieux, je vous encourage vivement à le tester et à, j’espère, passer de bons moments dessus !